• Ératosthène, Alzheimer et moi

    Des gens sont passés me voir aujourd'hui. Il y avait parmi eux une jeune fille et un petit garçon. On leur a demandé de m'embrasser. La jeune fille m'a regardé avec de grands yeux de biche apeurée et m'a appelé "papy". Papy, quel drôle de nom ! Puis ils sont sortis et les autres se sont mis à discuter. Ils parlaient de moi comme si je n'étais pas là. L'une s'inquiétait de savoir si je mangeais bien, l'autre affirmait que je ne faisais plus de différence entre le rêve et la réalité. Un troisième demanda s'il était possible d'enregistrer mes monologues. Il sembla aussitôt s'excuser de cette proposition saugrenue et clama avec grandiloquence "Un vieillard qui meurt, c'est une bibliothèque qui disparaît", avant de quitter la pièce lui aussi.
    A moi, ça me paraissait être une bonne idée, pourtant ! J'ai tellement de choses à raconter. Des souvenirs innombrables qui datent des temps immémoriaux. Des images qui se bousculent dans ma tête, des visions qui m'arrivent dans le désordre à n'importe quel moment du jour et de la nuit.

    J'aurais pu leur parler, tiens, de mon ami Ératosthène et leur dire comment nous avons réussi, lui et moi, il y a plus de deux mille cinq cents ans, à calculer la circonférence de la Terre. Il était grec mais vivait à l'époque en Egypte où il dirigeait la Grande Bibliothèque d'Alexandrie à la demande du Pharaon Ptolémée III. Nous nous sommes croisés un jour dans la grande salle d'Osiris et je suis allé vers lui pour lui dire mon admiration. Nous avons longuement discuté et il s'est pris de sympathie pour le jeune étudiant curieux que j'étais et m'a proposé de m'associer à son projet.

    Selon lui, en observant l'ombre de deux objets situés en deux lieux éloignés, par exemple Syène (aujourd'hui Assouan) et Alexandrie, au solstice d'été à midi, c'est-à-dire au moment précis de l'année où le Soleil est dans la plus haute position au-dessus de l'horizon, on pourrait déduire soit que la terre est plate soit qu'elle sphérique et dans ce dernier cas, calculer sa circonférence en extrapolant l'angle des ombres des objets observés.
     
    Le jour venu , je me rendis à Syène accompagné d'un vieil esclave et d’une jeune fille du nom de Nephté, fille d'Afothis le Savant, ami d'Erathostène. Nous avons sympathisé durant le trajet et, une fois sur place, nous nous sommes isolés pour échanger des baisers, insoucieux du temps qui passait et de la mission qui nous avait été confiée. Heureusement pour nous, le vieil esclave d'Afothis savait ce qu'il avait à faire et il déroula la procédure et prit toutes les mesures que nous devions rapporter.

    Après avoir comparé ses données et les nôtres, Eratosthène convoqua un petit cercle de savants dont j'avais l'immense honneur de faire partie. Ses conclusions furent formelles : la terre était ronde et sa circonférence était  (exprimée en unités d'aujourd'hui) de 39 375 km. J'appris, des siècles plus tard, qu'elle est en réalité de 40 075 km. Une marge d'erreur de moins de 2%, largement inférieure à la marge d'erreur traditionnellement admise dans le domaine des sciences !

    Et de plus, j'en connaissais la cause : il y avait deux mesures à prendre simultanément à deux cents mètres de distance et le corps fatigué du vieil esclave érudit n'avait pu aller plus vite que le soleil.

    Je n'eus d'ailleurs aucun regret : les baisers de Nephté valaient largement les 700 km d'imprécision qu'ils avaient provoqués !

     

    « Mes Grosses têtesMon pote François Villon »