• Exclusion et partage


    J'aime bien conduire la nuit. J'aime bien voir l'obscurité s'écarter devant moi et l'observer dans le rétroviseur reprendre sa place, comme une force hostile qui ne me cède le passage que contrainte et forcée. Annie  s'allume une cigarette. Elle a rabaissé le dossier de son siège et allongé ses pieds sur la console. Elle a l'air grave. Elle se tourne vers moi
    - Tu es fatigué ? Tu veux que je prenne le volant ?
    - Non, ça va… mais je veux bien que tu me racontes quelque chose…Tu as l'air bien rêveuse. A quoi pensais-tu à l'instant ?
    - A nous, à notre semaine de thalasso... à ma vie... à mes enfants...
    - à ton mari...
    - à mon mari aussi !
    - tu as peur qu'il se doute de quelque chose ?
    - pouuhh...! il s'en fout, lui, de savoir où je suis, il ne m'a pas téléphoné une seule fois de la semaine.
    - justement, c'est peut-être ça qui t'inquiète...
    - Non, il a trop de classe pour s'abaisser à surveiller une femme. En fait, il est parti avec son groupe à Vienne pour un concert.
    - Il est musicien ?
    - non, il est prof de musique. C'est un passionné de musique classique et il n'hésite jamais avec un groupe d'amis à traverser l'Europe pour un concert qui en vaut la peine.
    - C'est pour cela que toi tu détestes la musique classique...
    - non , je ne déteste pas le classique ! seulement je n'aime écouter de la musique qu'en faisant autre chose. Lui, il peut rester des heures avec un casque sur les oreilles, les yeux fermés à écouter sa musique en se berçant lentement comme un autiste. Ca me dépasse.
    - tu sais que, comme tu le décris là, il me plaît, comme bonhomme ! j'aime bien les gens qui ont une passion totale, à la limite du raisonnable. Moi je n'y arrive pas, rien ne me passionne.
    - justement non, il ne correspond pas du tout à ce profil ! Il est terne, morne, prévisible...! un autiste fermé dans son monde... il n'a jamais essayé de communiquer sa passion, ni à moi ni à nos filles.
    - ooh il a dû essayer au début avec toi mais tu ne t'en souviens plus. Tiens, je pense qu'il a dû t'inviter à l'opéra, comme Richard Geere dans Pretty Woman, juste pour voir si tu te mettrais à pleurer d'émotion. Mais tu n'as pas eu la perspicacité de faire semblant, comme Julia Roberts. Tu t'étais endormie...
    - Eh bien, tu as encore tout faux ! Il ne m'a jamais emmenée à un concert. Tu sais, son père et son grand-père sont musiciens professionnels. Il est né dans ça et il m'a dit une fois que tant qu'on n'a pas été immergé dans cette musique depuis la petite enfance on ne peut pas vraiment la comprendre.
    - Une façon de t'exclure, de refuser de partager ça avec toi, tu penses?
    - je sais pas ! pas délibérément en tout cas ! Je crois que tout cela doit lui paraitre tellement pur, tellement beau, tellement personnel qu'il se sent incapable d'expliquer, de mettre des mots dessus...
    - qu'est ce qui vous a rapproché au début alors? tu m'as déjà dit que ce n'était pas le sexe !
    - oh que non ! en fait, môssieur à 27 ans avait décidé de "prendre femme" et de fonder un foyer ! Quand je l'ai rencontré, il était déjà exactement comme il est aujourd'hui, sans émotion, sans prise de tête, faisant exactement ce que les conventions sociales lui dictaient... Et les conventions sociales, et certainement aussi madame sa mère, lui disaient que le temps était venu de se marier.
    - des aristocrates ?
    - non. ca doit être une spécialité nancéenne : des familles bourgeoises, pas nobles, pas très fortunées mais qui se soumettent à un protocole social et familial aussi rigide que celui en usage à la cour d'Angleterre. Il ne va pas jusqu'à vouvoyer sa mère mais ils se parlent avec une espèce de respect distant. Moi, elle m'a toujours vouvoyée, la belle-doche, comme ses autres belles-filles d'ailleurs.
    - Bon, il décide de se marier, mais pourquoi jette-il son dévolu sur toi spécialement ?
    - je ne sais pas, j'étais dépressive à l'époque. Il a du me prendre pour une femme très sérieuse, très austère.
    - Et toi, comment as tu pu tomber amoureuse de lui ?
    - Moi je n'ai jamais été amoureuse de lui. Il est arrivé au bon moment. J'essayais à grand peine de sortir d'une déception qui m'avait conduite à la dépression, avec tentative de suicide et tout...
    - tentative de suicide ?
    - oui, je m'étais enfermée dans ma chambre universitaire et je refusais de me nourrir...
    - ah oui d'accord ! euh...sans vouloir rien enlever à ta souffrance de l'époque, ma chérie, la tentative de suicide par inanition c'est plus tentative que suicide quand même...!
    - non, je t'assure, j'avais vraiment décidé de mourir!
    - Oui, je plaisante mais je comprends ! alors, raconte moi. Ce grand amour, un étudiant comme toi?
    - Non, il avait la quarantaine peut-être plus! Il ne m'a jamais dit son âge ni montré ses papiers. C'était un bel homme, élégant et distingué, beau parleur et bon amant. Il s'appelait Charles-Emmanuel mais tout le monde l'appelait Charlem. J'étais folle amoureuse de lui. Et le seul fait de prononcer nos deux prénoms me remplissait de joie. "Charlem Annie "! Charles aime Annie ! tu comprends?
    - oui je comprends surtout que tu étais une gamine amoureuse ! Et il était marié comme il se doit, je suppose ?
    - Oui, il m'a fait croire pendant près d'un an qu'il était en instance de divorce, mais c'était du pipeau, je l'ai su par la suite! Il était responsable d'un  groupement agricole de Lorraine. Et il faisait des navettes fréquentes entre Paris et Nancy.
    - Et quand sa femme a appris votre liaison, il t'a quittée
    - Non, il n'a jamais voulu me quitter! Des années après, il me harcelait encore de coups de fil !
    - Qu'est-ce qui s'est passé alors ?
    - C'était un type bizarre et pervers dans l'âme. Après plusieurs mois d'une histoire d'amour sublime, il m'a annoncé comme ça un beau jour que pour être certain des sentiments que je lui portais, il voulait une preuve d'amour absolu : soit que je couche avec un homme en sa présence soit qu'il couche avec une femme en ma présence. Je te passe le drame que cela a été pour moi mais j'ai fini par accepter de coucher avec un de ses amis devant lui.
    - Un trio ?
    - Non, il s'est contenté de regarder en fumant assis dans un fauteuil en face du lit.
    - Et après ?
    - Après j'ai passé tout le reste de la nuit à pleurer toutes les larmes de mon corps et il est resté là avec moi à me consoler tendrement et nous avons recommencé notre belle histoire d'amour épisodique.
    - Mais ça s'est pas arrêté là ?
    - Non. Quelques mois après, il m'a demandé de le refaire à plusieurs reprises. A postériori je ne crois pas que c'était vraiment des amis à lui. J'imagine aujourd'hui que ça devait être des clients de sa boîte.
    - Enfin bref, ça c'est terminé comment ?
    - J'avais déjà commencé à devenir dépressive. Je savais qu'il ne n'aimait pas mais... il était tendre et empressé, et je l'aimais, moi, à la folie! Et puis pour sa quatrième "preuve d'amour", il s'est rappliqué avec un jeune garcon de 15-16 ans, le fils d'un ses... "amis". Il m'a prise à part et m'a dit qu'il était jeune et encore puceau et qu'il savait pouvoir compter sur moi pour faire de ce moment un moment magique dont il se souviendrait toute sa vie.
    - Ah merde ! un proxénète, en fait...!
    - Devant mon air ébahi, il a ajouté, comme pour me rassurer, que je n'aurais pas à le regretter car la famille du jeune homme était très influente et qu'il saurait tôt ou tard se montrer reconnaissant. J'ai éclaté en larmes avant qu'il finisse de parler et je me suis enfuie. Il m'a poursuivie dans l'escalier en me parlant sur un ton violent et apeuré en même temps, comme si c'était une question de vie ou de mort pour lui que je le fasse. Mais une fois arrivé sur le trottoir, il a fait demi-tour! Je suppose qu'il ne voulait pas de scandale. J'étais en pleurs, je n'arrêtais pas de pleurer. Je suis rentrée à pied à la résidence, je me suis enfermée dans ma chambre et je n'en suis pas sortie pendant plus d'une semaine. J'ai du pleurer au cours de cette semaine plus que ce que la moyenne des gens pleurent en une vie. Je ne mangeais pas. Je voulais mourir. J'étais vraiment décidé à mourir. Et plus encore quand il venait frapper à ma porte, le soir, tout doucement pour qu'on ne l'entende pas! Je lui criais "va-t-en!" à travers la porte et il s'en allait sans discuter. Ce type avait une peur bleue du scandale...! Alors, tu vas rire, j'ai écris une longue lettre où je racontais tout. Une lettre qu'on découvrirait en même temps que mon cadavre. Et j'avais des frissons de bonheur en imaginant sa tête à la lecture de cette lettre une fois qu'elle serait publiée dans l'Est Républicain.
    - Et alors, finalement, tu es morte ou pas ?
    - han han très drôle ! Non, des copines sont venues tambouriner à ma porte et m'ont dit qu'elles étaient inquiètes et que si je n'ouvrais pas, elles seraient obligées de prévenir mes parents. Ca a été le déclic : je ne voulais surtout pas que mes parents apprennent tout cela.
    - Sauf après ta mort, dans l'Est républicain...? :-)
    - Ben oui que veux-tu que je te dises ? Et quelques mois après, un prof de 27 ans me demandait en mariage trois mois après m'avoir rencontrée et transformait ma vie en une looonngue trainée d'ennui qui dure depuis 20 ans.
    - Et la lettre ?
    - Je l'ai gardée ! Je suis comme toi, mon cher ! Je ne veux rien oublier de mon passage dans la vallée des larmes.

     

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