• Glaciation onirique

    Je me réveille brusquement d'un mauvais sommeil et je vais me pencher à la fenêtre pour observer la rue vide, éclairée d’une lumière blafarde de fin du monde.

    Merde, j’ai rendez-vous et je suis en retard. Je m’habille en toute hâte et je me mets à courir au milieu du boulevard complètement désert à cette heure-ci. J’arrive sur le quai de la gare et il n’y a personne. Je devais y rencontrer quelqu'un mais je sais qu’il ne viendra pas et je me demande seulement où est passée la foule habituelle. Pas de trains, pas de voyageurs, pas de bruit. Seul signe de vie, tout au bout du quai, un chien famélique déambule lentement à la recherche de restes qu’il ne trouve pas.

    Tout est couvert d'une épaisse couche de glace. Nous sommes dans l’ère des glaciations. L’espèce humaine a disparu. Je suis peut-être seul sur la planète. Je relève le col de mon manteau, ajuste mon écharpe et je m’allume une cigarette juste sous la pancarte "interdiction de fumer". Voilà, il n’y aura plus jamais d’interdictions, plus d’obligations non plus, plus d’annonces, plus de retard, plus de rencontres, plus de romances,… Rien ! C’est fini tout cela !

    Mon regard se porte sur l’ancien kiosque à journaux, vide et glacé. Je sais ! Je vais trouver de quoi écrire et je raconterai aux visiteurs qui passeront dans cette gare dans trois millions d’années, les derniers jours du dernier homme de cette planète.

    Non, mieux ! Je ne sais pas s’il restera encore des traces de l’activité humaine. Alors je témoignerai de l’histoire de l’Homme. Je témoignerai de sa présence si improbable dans l’univers, de son génie, de sa folie.  Je sais déjà ma conclusion. Je leur dirai que j’étais du voyage, que j’ai eu plus de chance que tous ceux qui ne sont pas nés, plus de chance que tous ceux qui n’ont pas aimé leur passage ici-bas… Moi j’ai bien aimé !

    Je leur dirai que je m’appelle Carlus, que je fus le fruit de l'amour d'un homme et d'une femme, que j’ai eu l’amitié fidèle et l’amour inconstant, et que ma vie fut à la fois banale et exaltante… ! Banale et exaltante comme la vraie vie des gens de cette planète ! Je ne raconterai pas les exploits des conquérants et des faiseurs d’empire, ni la vie des explorateurs, ni celle des grands aventuriers…!

    Non ! Je leur dirai plutôt que François Villon cessa d’écrire pour se "fondre dans la masse des gueux" parce que la vraie vie devait être là. Je leur dirai que c’est à Charleville que Rimbaud eu ses illuminations et que c’est dans l’Abyssinie de ses rêves qu’il vivota pitoyablement. Je leur raconterai la vie des gens qui peuplaient majoritairement cette planète, leurs rêves, leurs chagrins… je leur parlerai de mes amis, des femmes que j’ai aimées…

    - Chéri,  Chéri... réveille-toi !

    - Hmmm, quoi, qu'est-ce qui se passe ?

    - Tu parlais dans ton sommeil ! Tu criais, presque !

    - Ah oui ?  désolé...!

    - Non, c'est pour toi que je m'inquiétais... un cauchemar ?

    - Eeuuhh... Non, non, je sais pas...

    - C'est ce confinement qui te pèse, je le sais !

    - Oui, peut-être ! Allez, on se rendort !

     

     

     

     

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