• Le bal des pendus


    Ce poème de Rimbaud, écrit à l'âge de 16 ans,  est le fruit d'un devoir scolaire dont le sujet était d'écrire une lettre au roi Louis XI pour obtenir la grâce du bandit et poète François Villon condamné à à la potence.

    Je passe rapidement sur les sujets d'étonnement qui me viennent spontanément à l'esprit:

    - Un tel sujet de dissertation à des jeunes de 16 ans ?? C'est quoi l'équivalent aujourd’hui  dans les collèges de France ? Ecrivez une lettre au président de la République pour demander que la nationalité française soit accordée à Maître Gims malgré sa bigamie ?

    - Rimbaud s'inspire et se moque de l'ambiance macabre et des descriptions très crus de la ballade des pendus de François Villon (Pies et corbeaux nous ont les yeux crevés / Et arraché la barbe et les sourcils)  

    Il a 16 ans et il a déjà lu François Villon. Et pourtant, il n'avait pas une mère qui l'incitait à lire, c'est le moins qu'on puisse dire. A cet âge, je lisais, au mieux, Les trois mousquetaires, la guerre du feu... Il y a des jours où j'ai l'impression d'avoir gâché ma jeunesse. (Et ma vie, en général, mais ça s'est un autre sujet dont je te parlerai un jour, cher ami lecteur) 

     

    - Mais retournons au poème : je ne sais pas quel note il a eu mais, à mon avis, le jeune poète était largement hors sujet ! Mais pour notre plus grand bonheur !

     

    Au gibet noir, manchot aimable,
    Dansent, dansent les paladins,
    Les maigres paladins du diable,
    Les squelettes de Saladins.

    Messire Belzébuth tire par la cravate
    Ses petits pantins noirs grimaçant sur le ciel,
    Et, leur claquant au front un revers de savate,
    Les fait danser, danser aux sons d'un vieux Noël !

    Et les pantins choqués enlacent leurs bras grêles :
    Comme des orgues noirs, les poitrines à jour
    Que serraient autrefois les gentes damoiselles,
    Se heurtent longuement dans un hideux amour.

    Hurrah ! les gais danseurs qui n'avez plus de panse !
    On peut cabrioler, les tréteaux sont si longs !
    Hop ! qu'on ne cache plus si c'est bataille ou danse !
    Belzébuth enragé racle ses violons !

    O durs talons, jamais on n'use sa sandale !
    Presque tous ont quitté la chemise de peau ;
    Le reste est peu gênant et se voit sans scandale.
    Sur les crânes, la neige applique un blanc chapeau :

    Le corbeau fait panache à ces têtes fêlées,
    Un morceau de chair tremble à leur maigre menton :
    On dirait, tournoyant dans les sombres mêlées,
    Des preux, raides, heurtant armures de carton.

    Hurrah ! la bise siffle au grand bal des squelettes !
    Le gibet noir mugit comme un orgue de fer !
    Les loups vont répondant des forêts violettes :
    À l'horizon, le ciel est d'un rouge d'enfer...

    Holà, secouez-moi ces capitans funèbres
    Qui défilent, sournois, de leurs gros doigts cassés
    Un chapelet d'amour sur leurs pâles vertèbres :
    Ce n'est pas un moustier ici, les trépassés !

    Oh ! voilà qu'au milieu de la danse macabre
    Bondit dans le ciel rouge un grand squelette fou
    Emporté par l'élan, comme un cheval se cabre :
    Et, se sentant encore la corde raide au cou,

    Crispe ses petits doigts sur son fémur qui craque
    Avec des cris pareils à des ricanements,
    Et, comme un baladin rentre dans la baraque,
    Rebondit dans le bal au chant des ossements.

    Au gibet noir, manchot aimable,
    Dansent, dansent les paladins,
    Les maigres paladins du diable,
    Les squelettes de Saladins.

     

     

     

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