• Ma plante verte

    La vie est faite, aussi, de toutes petites émotions.

    C’était une période particulière de ma vie. J’habitais dans un bel appartement, très moderne mais un peu cher et un peu loin du boulot ce qui m’occasionnait des trajets excessivement longs.

    Quand la maladie de mon père a commencé à s’aggraver et qu’il devenait nécessaire de passer le voir plus souvent, j’ai changé pour un appart plus petit, tout meublé et situé dans un quartier qui me rapprochait à la fois du boulot et de l’hôpital.

    Au cours de la visite d’état des lieux, j’aperçus une petite plante verte sur le balcon. Je demandai à la dame de l’agence de la récupérer. Elle me répondit "oh ça ne figure pas sur ma liste, c’est l’ancien locataire qui a dû la laisser là. Si vous n’en voulez pas, jetez-la ! De toute façon, elle n’est pas très belle".

    -"OK, pas de problème !" Il faut dire que je ne suis pas très "plante verte". Que les amis de la nature, les écologistes, les amoureux de plantes vertes m’excusent, mais j’ai passé toute mon enfance en ville, en appartement et sans plante verte ni pot de fleurs au balcon. Et ce qu’on n’a pas acquis pendant l’enfance est perdu à tout jamais. Pour moi une plante verte, c’est un objet de décoration de bureau, c’est tout !

    Quelques jours après, au moment du premier grand ménage, je pris le pot pour le jeter à la poubelle, mais je ne sais pas pourquoi, je renonçai à le faire. Si, je sais un peu pourquoi : "elle n’est pas très belle" m’avait dit la dame de l’agence. Le précédent locataire l’avait certainement laissé là volontairement. Il avait dû récupérer avec moult précautions ses plus belles plantes et avait décidé d’abandonner celle-là comme on abandonne son chien bâtard quand on a acheté un beau chien de race.

    "Bon, écoute… OK, tu vas rester là en attendant qu’il vienne te récupérer, mais je te préviens : ne compte pas sur moi pour m’occuper de toi !".

    Je la redéposai dans son coin du balcon et l’oubliai, la regardant d’un oeil distrait quand, par hasard, mes yeux tombaient sur elle en buvant mon café du matin. Il est vrai que j’avais d’autres soucis en tête : mon père allait de plus en plus mal.

     

    Ma plante verte

    Quelque temps après cependant, un détail attira mon attention : elle embellissait ! Ses feuilles étaient maintenant d’un beau vert presque fluo et les tiges bien dressées. "Qu’est-ce qui s’est passé ? Il a plu ces jours-ci ? Ou alors, tu te fais belle pour lui ? Ou peut-être même pour moi, pauvre idiote ?"

    Les jours suivants, je pris l’habitude de l’observer toujours le matin en prenant mon café. Après la brève embellie, elle recommença à dépérir : ses feuilles devinrent vert foncé, presque kaki. Les jours suivants les branches commencèrent à s’affaisser. Elle se laissait dépérir avec ostentation, me semblait-il. Elle voulait peut-être que je compatisse à son sort et que je m’occupe d’elle ! Elle luttait contre sa mort annoncée.

    Elle luttait contre la mort et attendait un miracle, la pauvre, comme ce vieillard, là-bas, dans sa chambre d’hôpital. Lui aussi luttait et attendait un miracle qui prendrait la forme d’une greffe d’organe. Les médecins lui avaient pourtant dit que ce n’était pas envisageable car compte tenu de son âge et de son état de faiblesse générale, il ne pourrait pas supporter une opération chirurgicale aussi lourde. Mais il s’accrochait à cette idée. Il me disait que si on trouvait l’organe compatible et que si par chance il n’y avait pas à ce moment-là d'autre receveur compatible, les médecins finiraient par se dire "ma foi, pourquoi ne pas essayer ?"

    Dans la peine de ne pouvoir rien faire pour lui, j’eus envie d’aider la pauvre plante verte. J’en voulais un peu aux médecins de nous enlever tout espoir en nous disant "il va mourir car il est trop vieux pour qu’on s’occupe de lui" et je ne pouvais donc décemment pas dire à cette plante : " tu vas mourir car t’es pas assez belle pour qu’on s’occupe de toi" !

    Je me mis même à faire un parallèle superstitieux entre la santé de la plante et celle de mon père. Il me semblait que l’embellie constatée chez elle avait coïncidé dans le temps avec une rémission dans l’évolution de la maladie de mon père.

    Je me mis à l’arroser régulièrement. Je pris des renseignements auprès des secrétaires de la boîte, grandes spécialistes en plantes vertes, pour savoir quels soins lui donner. Il m’arrivait même de lui parler, de la saluer le matin, de la quitter le soir en lui disant " allez je vais me coucher ! Passe une bonne nuit, ma belle, et fais -toi bien arroser par la rosée du matin, je sais que tu adores ça !"

    Tout cela quand j’étais seul avec elle, bien sûr ! En présence de mes enfants par exemple, cela était inenvisageable : ils n’auraient pas reconnu leur père et auraient pensé que j’étais en train de perdre la raison !

    Sa santé s’améliora et je finis même par la trouver belle. Celle de mon père se dégrada jusqu’à l’issue fatale quelques mois plus tard.

    Je quittai l’appartement quelque temps après, après lui avoir dit au revoir et lui avoir promis de téléphoner au nouveau locataire pour lui demander de bien s’occuper d’elle.

    Ce que j’ai oublié de faire.

     

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