• Mon pote François Villon


    Depuis quelques jours, François vient me rendre visite tous les soirs après l'extinction des feux. Je pense qu'il est pensionnaire lui aussi, car il passe hors des heures de visite. Sitôt après le dernier passage de l'infirmière, il entre dans ma chambre, s'installe dans le fauteuil situé à la tête du lit et reste là une bonne partie de la nuit, dans une semi-obscurité à écrire ou à discuter avec moi. Je l'observe du coin de l'œil car, allongé sur le dos, j'ai du mal à tourner la tête. Hier je lui encore demandé ce qu'il est devenu après avoir quitté Paris, mais il ne répond jamais à cette question et s'enferme dans une attitude de déni, comme on dit aujourd'hui.

    Je me souviens de ma première rencontre avec lui. C'était dans une geôle sombre et humide . Il avait été condamné à la potence après une rixe au cours de laquelle le notaire Ferrebouc avait reçu un coup de dague. Le prévôt m'avait chargé de tenter de savoir avant l'exécution, qui, de lui et de ses trois amis, avait porté le coup.
    En entrant dans la minuscule cellule, je lui demandai de décliner son identité. Il avait du panache, le bougre ! Il me répondit :

    Je suis François, dont il me poise
    (Je suis François et cela me pèse)
    Né de Paris emprès Pontoise
    (Né à Paris près de Pontoise)
    Et de la corde d'une toise
    (Et au bout d'une corde d'une toise de long)
    Saura mon col que mon cul poise
    (Mon cou saura bientôt ce que pèse mon cul)

    Je n'ai jamais eu la moindre sympathie pour les truands et les brigands de grands chemins, mais celui-là me fascinait. Il faut dire que c'était un poète, et quel poète ! Le chantre de la débauche et de la "mauvaise vie", l'étudiant ami des catins et des voyous, le poète mondain flatteur et railleur à la fois des grands du royaume. Nous avons discuté pendant des heures et sommes devenus amis, moi le fonctionnaire de police et lui le poète débauché. A-t-on jamais vu amis si dissemblables?
    Au moment où je m'en allais, il me demanda si je pouvais lui faire la faveur, "en bon chrestien" de lui fournir de quoi écrire. Je me suis arrangé pour le lui faire parvenir dès le lendemain. C'est dans cette geôle qu'il écrivit sa célèbre Ballade des pendus.

    Frères humains qui après nous vivez,
    N'ayez pas vos cœurs durcis à notre égard,
    ...
    La pluie nous a lessivés et lavés
    Et le soleil nous a séchés et noircis;
    Pies, corbeaux nous ont crevé les yeux,
    Et arraché la barbe et les sourcils.
    Jamais un seul instant nous ne sommes assis;
    De ci de là, selon que le vent tourne,
    Il ne cesse de nous ballotter à son gré,
    Plus becquétés d'oiseaux que dés à coudre.
    Ne soyez donc de notre confrérie,
    Mais priez Dieu que tous nous veuille absoudre!


    Je le revis plusieurs fois par la suite et décidai de le sauver du gibet. Je fis, en son nom, appel du jugement auprès de la cour du Parlement, fis intervenir le peu de relation que j'avais, et pris à ma charge les frais de procédure. Et le 5 janvier 1463, j'eus le bonheur de voir commuer sa peine capitale en dix ans de bannissement de la ville et du comté de Paris.

    Je lui offris le gîte et le couvert en attendant son départ. Il fêta dignement sa victoire en faisant défiler chez moi tout ce que Paris comptait de catins et de filles de joie. Jamais ma modeste demeure n'avait été si pleine de cris de joie, de rires et de chants paillards ! Il composa en même temps deux ultimes textes poétiques de grande qualité, l'un dans lequel il se moquait du responsable de la prison du Châtelet et l'autre dans lequel il remerciait, en les raillant subtilement, les juges du Parlement.
    Puis, après m'avoir chaleureusement remercié, il me confia ses derniers manuscrits et quitta la ville.

    Personne n'entendit jamais plus parler de lui. Certains disent qu'il fut dévoré par les hordes de loups qui entouraient Paris en ce temps-là, d'autres qu'il s'est fondu dans la masse des gueux et a cessé d'écrire.

    Parmi les manuscrits qu'il m'a confiés, il y en a un que je garde encore précieusement et qui pourrait être considéré comme sa propre épitaphe:

    Ici se clôt le testament
    Et finit le pauvre Villon.
    Venez à son enterrement,
    Quand vous orrez le carillon,
    Vêtus rouge comme vermillon,
    Car en amour mourut martyr;
    Ce jura il sur son couillon
    Quand de ce monde vout partir.

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