• Une mort annoncée

    Ma société est morte. 

    Morte emportée par des torrents de boue, de mensonges, de stupidité et de lâcheté.

    Nous avons assisté, impuissants, dans la lumière lugubre d'un crépuscule d'automne, à la lutte de pouvoir que se livraient les nouveaux barbares. Le drame a suivi son cours, inéluctablement, sans que personne ne puisse s'y opposer.

    Les sociétés ont une fin. Nous le savons maintenant.

    La mienne est morte misérablement. Traînée dans la boue et dans la fange, achevée à coups de pied par des crapules qui poussaient le cynisme jusqu'à se réclamer de ses valeurs ! Tuée au nom de la liberté, elle qui l'avait si généreusement offerte à ses assassins ! Massacrée au nom de la justice, quel paradoxe ! Quelle tristesse !

    J'ai assisté à tout, depuis le début ! Au commencement, des nuages noirs, menaçants et de mauvais augure, ont envahi le ciel. On entendait au loin les bêlements indignés de quelques brebis stupides. Cela n'avait pas l'air grave. Il y avait bien d'étranges bergers derrière elles, mais on n'y a pas prêté attention.
    De temps en temps une flambée de violence était signalée à la périphérie des villes. On craignait que ce ne soit des hordes de loups. C'était des "jeunes", nous disait-on, pour nous rassurer. Parfois, on entendait dire qu'ils étaient entrés dans Paris continuer les luttes territoriales commencées ailleurs.

    Peu de temps après, des clans barbares sont arrivés et se sont installés dans le paysage, luttant entre eux pour le contrôle de territoires avant de revendiquer le contrôle de la société tout entière. Ils étaient minoritaires. On ne leur a pas accordé plus d'attention que cela. Après tout, la liberté (la liberté ! ô mon Dieu) la liberté voulait qu'on les laisse tous s'exprimer. Trois clans principaux se dégagèrent rapidement, se référant à des sociétés où toutes (TOUTES !) les libertés avaient été abrogées, soit au nom de la pureté de la race, soit au nom de la justice sociale, soit au nom de la religion.

    On les a laissé s'exprimer sans prendre la peine de les contredire !

    Oui, hypothétique lecteur de ce récit improbable, nous avons fait cela ! Nous avons offert la liberté aux ennemis de la liberté ! Cela leur a permis de prétendre qu'ils avaient changé et qu'ils étaient désormais les seuls défenseurs des libertés et que cette vieille putain de société bourgeoise (NOTRE société !) ne méritait que haine et mépris !

    Ils ont pris la parole et l'ont gardée. Les uns ont proclamé que la loi de Dieu (de leur Dieu !) était supérieure à la loi des hommes (à nos lois !), les autres que la pureté raciale était la seule garante de la survie et du progrès du genre humain (une stupidité sans nom !) les autres encore que les élections "un homme - une voix" n'étaient pas démocratiques et que seule une petite minorité (choisie parmi ceux qui avaient tout compris) devait diriger cette société et faire le bonheur du plus grand nombre, contre son gré éventuellement.

    On les a laissés parler ! On n'a même pas lutté. On n'a même pas répondu. Nous étions intellectuellement avachis, convaincus (cons vaincus d'avance !) que nos valeurs étaient si fortes, si ancrées dans les esprits qu'elles étaient indestructibles. Peut-être aussi avons-nous été suffisants ! Ils paraissaient tellement insignifiants !

    Tout ensuite a été très vite ! Toutes nos valeurs ont été retournées contre nous ! Des pratiques religieuses puériles issues des sociétés antédiluviennes ont conquis les esprits de nombreux malheureux en quête de spiritualité. Des femmes soumises à la loi patriarcale jusque dans leurs tenues vestimentaires ont été présentées comme des symboles de l'émancipation des femmes. Des gens se revendiquant d'une hiérarchie des races se sont réclamé hérauts d'une démocratie basée sur la loi du plus fort (du plus pur !).

    La grande curée commença alors ! Ils étaient tous unis dans la détestation de la Grande Putain ! Celle-ci se défendit mollement, ses défenseurs étant la plupart du temps occupés à négocier des concessions qui seraient dénoncées aussitôt après avoir été signées.

    Le jour de sa mort, le ciel devint noir, seulement éclairé par des nuages reflétant la lumière rouge des incendies, dispersés un peu partout dans la ville, intenses et beaux comme des buissons ardents !

    Son agonie fut longue et horrible. Elle fut d'abord humiliée, battue, séquestrée dans le bruit et la fureur, dans le tumulte et le fracas par la horde des fauves se réclamant de sentiers lumineux et d'avenir radieux. Puis violée, souillée et réduite en esclavage par des religieux en transe avant d'être vendue aux partisans de l'avènement de l'Ordre Nouveau qui la transférèrent dans un camp où elle mourut de faim et de froid, rongée par la vermine.

    Après sa mort, personne ne parla plus de liberté, ni de justice sociale, ni de partage de richesse. Le temps d'argumenter et de convaincre était fini. Le temps des fauves était venu. Le temps du sang et de la mort. Le temps de la guerre, le temps du plus fort.

     

    « Et un lexomil, un !