Bibliothèques de ma jeunesse
J'ai passé ma journée à lire Proust. A le relire, pardon ! Oui, c'est José Arthur qui, il y a très longtemps, faisait remarquer : "chez les gens bien, on ne lit pas Proust, on relit Proust"
Et une journée, c'est ce qu'il faut pour déchiffrer une demi-page de Proust dans le texte original.
En effet, la BnF (attention, bien mettre le "n" en minuscule, svp) a décidé de numériser (traduction pour les plus jeunes de mes lecteurs : de scanner) la totalité de ses ouvrages, ce qui fait qu'à terme, on pourra lire n'importe quel ouvrage rare, y compris les manuscrits originaux, de chez soi.
C'est une bonne idée ! La civilisation va de l'avant, la culture se démocratise et dès maintenant un lycéen ou un étudiant peut illustrer son exposé par la copie d'un document rare détenu par la BnF !
C'est vraiment génial !
Mais sans jouer au vieux con nostalgique regrettant systématiquement la manière dont les choses se faisaient avant, je dois dire qu'à mon avis, les jeunes perdront quelque chose d'important dans l'affaire : l'ambiance d'une bibliothèque ! Je le dis d'autant plus volontiers que ça fait très très longtemps que je n'y ai pas mis les pieds.
Mais une bibliothèque est un lieu spécial. Un peu liée à ma jeunesse, c'est vrai, ce qui fait que j'associe les deux : l'éclairage et les bruits feutrés, le vieux bois des rayons, les tables de travail sans âge respirent paradoxalement la jeunesse, la découverte, l'envie d'apprendre, l'envie de savoir. Les bibliothèques sont, dans mon souvenir, des havres de paix et de sécurité : on ne s'y bagarre jamais, on n'y crie jamais ! Un lieu d'authenticité et de respect : on se salue discrètement mais ne s'observe pas, et si on a dérangé, on s'excuse volontiers et à voix basse.
Une bibliothèque est un lieu de travail et de rêverie à la fois : on y apprend les techniques agricoles de la jachère et du brûlis dans l'Afrique précoloniale (dans quelle matière déjà ? éco ? socio ?), on y découvre les Indes avec Christophe Colomb et on s'amuse d'apprendre qu'un de ses navire nommé Maria Galante a été rebaptisé Santa Maria pour ne pas risquer de froisser le bailleur de fonds royal.
Parfois, comme à Beaubourg, le décor y est plus moderne, les couleurs sont chatoyantes, et l'ambiance plus décontractée : après le travail, on se sert directement au rayon BD et on s'assied par terre pour lire tranquillement. Mais au fond, c'est toujours la même bulle de rêverie, de paix et de savoir.
Une bibliothèque est un lieu où l'on s'oublie, où l'on rêve, où l'on apprend.
Il arrive même qu'on y croise des filles qui vous jettent des regards furtifs avec des yeux rieurs. Et qu'on n'ose pas aborder. Parce que ça ne se fait pas dans une bibliothèque.

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