Casanova - (voix de vieillard lente et chevrotante)
Entre, Carlus ! Tu as donc quitté ton EHPAD et surmonté la peur qu'inspire ce lieu pour me rendre visite. Bienvenue dans cette triste et sombre demeure qui est la mienne depuis maintenant plus de deux siècles ! C'est un immense plaisir pour moi que de rencontrer quelqu'un de là-haut ! Mais... comment as-tu fait pour entrer ? Je croyais que ce monde était réservée aux âmes qui...
Carlus- Je me suis arrangé avec Charon. Je ne lui ai montré que la partie inerte de mon cerveau, il n'y a vu que du feu ! Je suis très honoré de vous rencontrer, Monsieur Giacomo Girolamo Casanova.
Casanova - Tsst tsst! Pas de ça entre nous, mon cher ! Appelle-moi Giacomo et tutoyons-nous, je t'en prie !
Carlus- Merci, je suis très flatté de cette marque d'amitié, Giacomo !
Casanova - Je t'en prie, prends un siège ! Alors, dis-moi, il paraît qu'on parle encore de moi, là-haut ?
Carlus- Oh, plus que jamais, Monsieur... pardon...Giacomo ! Un des grands écrivains du moment, un certain Philippe Sollers, a sorti il y a quelques années un ouvrage intitulé "Casanova l'admirable" que j'ai lu et il ne tarit pas d'éloges sur vous... sur toi !
Casanova - Quelle heureuse nouvelle tu m'apprends là, cher Carlus ! Excuse-moi de t'importuner avec ma curiosité quelque peu égoïste, cher ami, mais tu comprendras bien qu'en ce lieu triste et vide où ma vieille âme demeure désormais, on ne saurait me faire le reproche "de ne savoir plus jouir que par réminiscence". C'est une énième biographie, n'est ce pas, qu'a écrit ce monsieur Sollers?
Carlus- Oh c'est bien plus que cela ! Il dit "Il faut lire Casanova dans le texte, c'est l'un des plus grands écrivains du XVIIIe, au même titre que Voltaire, Rousseau ou Diderot." Il dit aussi que tu es un des "précurseurs de l'identité européenne".
Casanova - Le charmant homme que voilà ! Il est vrai que j'ai sillonné les routes d'Europe. Tu sais, Carlus, c'est un grand bonheur pour un homme de voir ses mérites reconnus, même à titre posthume ! On a tellement tenté de me faire passer pour une sorte d'automate sexuel, frivole et pitoyable comme ce gredin de Federico Fellini qui, m'a-t-on dit, me ridiculise dans une ses œuvres !
Carlus - Sollers, lui, pas du tout ! Il est en admiration devant ton pouvoir de séduction, et te qualifie de Séducteur- Philosophe.
Casanova - "Séducteur-Philosophe", quelle belle formule...! Il faudra que je pense, le moment venu, à remercier ce monsieur Sollers des efforts méritoires qu'il entreprend pour réhabiliter ma mémoire et des bonnes dispositions qu'il manifeste à mon égard. Et, toi aussi, je te remercie infiniment, mon ami, de ces excellentes nouvelles que tu m'apportes là et qui réjouissent mon âme languissante !
Carlus- Il n'y a pas de quoi, Giaocomo ! Quoi de plus naturel entre... entre gens de bonne compagnie !
Casanova - Alors, que puis-je donc faire pour toi, mon ami ? Quel est donc le puissant motif qui t'a fait braver la peur qui étreint d'habitude les mortels à la seule idée d'entrer en ces lieux ? Laisse-moi deviner ! Tu voudrais que je te dévoile LE secret de la séduction!
Carlus- Euh... ce n'était pas l'objet de ma visite, mais oui, si tu pouvais m'en toucher deux mots, je t'en serais infiniment reconnaissant !
Casanova - Il faut aimer chaque femme, mon cher ami, comme si elle était l'unique femme de notre vie et s'en faire aimer. "Les femmes de ma vie m'ont aimé et je les ai aimées, l'âme étant chez moi à l'unisson du sensuel. Aussi, en aimant une, je ne songeais jamais à la suivante: elle me paraissait comme l'Unique."
Carlus- Oui, non mais ça, c'est du baratin, du baratin de séducteur, de collectionneur ! Quand on dit "je ne pense pas à la suivante", on dit en même temps qu'il y aura une suivante !
Casanova - Oui, peut-être, mais je n'y pensais pas sur le moment, mon cher Carlus!
Carlus- Tu n'y pensais pas sur le moment, peut-être, mais tu savais déjà qu'il y aurait une suivante ! Le type qui aime une femme ne se dit pas "je ne pense pas à la suivante" ! Il se dit " Il n'y aura pas d'autres femmes dans ma vie" !
Casanova - Mon cher Carlus, sache que "pour que le plus délicieux endroit du monde déplaise, il suffit qu'on soit condamné à y habiter".
Carlus- He bien, voilà ! Là, tu es sincère ! Instable, collectionneur, mais sincère !
Casanova - Comme tu voudras ! A chacun sa vie, mon cher ami ! Chacun décide qui il veut être et assume la vie qui résulte de son choix ! Il m'a été dit que tu étais destiné à être l'homme d'une seule femme et que ce sont les hasards de la vie qui t'ont conduit à en aimer plusieurs.
Carlus - C'est vrai, et j'ai tout connu des affres de l'amour : l'infidélité, la perfidie, la jalousie, le doute, la panne, le divorce, le veuvage...
Casanova - Mais bon, le temps passe... dis-moi donc la raison de ta visite.
Carlus- Juste une dernière question avant d'arriver au motif de ma visite ! Tu as vraiment couché avec tes sœurs et même avec ta propre fille Leonilda ?
Casanova - Ce n'était que ma fille adoptive, ma belle-fille comme vous dites aujourd'hui, la fille de Lucrezia, une ancienne amante !
Carlus- Sauf que Lucrezia, elle, l'a toujours présenté comme étant "la fille de Casanova" !
Casanova (sur un ton sec) - Oui, mais je ne l'ai appris que plus tard ! Mais quel est donc le motif de ta visite ? Je te rappelle que j'ai déjà été jugé pour les fautes que j'ai commises de mon vivant et c'est d'ailleurs ce qui explique ma présence en ces lieux ! Voudrais-tu me juger une nouvelle fois ?
Carlus- Oui, pardon, venons-en au fait ! En fait je suis venu te demander une faveur.
Casanova - Je t'écoute
Carlus- Alors voilà, dans les salons littéraires que tu fréquentais dans toute l'Europe, beaucoup de gens te considéraient comme un excellent critique littéraire, n'est-ce pas ?
Casanova - En effet, beaucoup de gens me faisaient l'amitié d'écouter avec intérêt mon point de vue dans un grand nombre de domaines et notamment sur les œuvres écrites aussi bien par des écrivains talentueux que par des écrivaillons prétentieux.
Carlus- Alors voilà, je tiens un blog depuis quelques années. Oh, rien de sérieux, un passe-temps, un journal intime rigolo, un bloc-notes pour relire et me souvenir plus tard de ce que j'ai pu dire au fil du temps... Alors, je me suis dit que tu pourrais peut-être me dire... Enfin, j'aimerais bien avoir ton avis éclairé sur mon blog. Charon m'a dit que tu lisais parfois mes billets ?
Casanova - Oui, bien sûr ! Parmi les différentes pénitences qui m'étaient proposées, c'est celle que j'ai choisie ! J'ai horreur de me faire brûler la plante des pieds.
Carlus- Alors, qu'est-ce que tu en penses ? Sois sincère! Je suis vraiment curieux de connaître ton point de vue...
Casanova - Euuhhh... Ah, tiens... ils vont bientôt fermer les portes, mon cher Carlus ! Tu ferais bien de t'en aller rapidement !
Carlus- Mais... juste un mot ! Est-ce bien écrit ? Te fait-il sourire ? Te procure-t-il du plaisir ? Te parait-il ennuyeux ?
Casanova - Vas-y, dépêche-toi, le temps presse ! Je te dirai cela à ta prochaine visite!
Carlus- Prochaine visite ??? Quand ouvriront-ils à nouveau les portes de ta geôle aux visiteurs ?
Casanova - Dans 15.000 ans...
Carlus- dans 15.000 ans !?? Mais je serai...
Casanova - Oui, tu seras ici ! Et nous aurons l'éternité pour en parler tranquillement, mon cher ! Et je te promets d'être sincère ! Allez, maintenant, va-t'en, dépêche-toi, ils vont fermer les portes !