Comment rompre (by Flaubert)
On parle souvent, pour illustrer le manque de savoir-vivre de notre époque, des ruptures annoncées par SMS. Mais est-ce vraiment une nouveauté ?
Voici par exemple la lettre de rupture que Flaubert envoie à Louise Colet après neuf ans d'une relation amoureuse :
Madame,
J’ai appris que vous vous étiez donné la peine de venir, hier, dans la soirée, trois fois, chez moi.
Je n’y étais pas. Et dans la crainte des avanies qu’une telle persistance de votre part pourrait vous attirer de la mienne, le savoir-vivre m’engage à vous prévenir : que je n’y serai jamais.
J’ai l’honneur de vous saluer
Et ce n'est pourtant pas faute de savoir comment annoncer la chose avec tact et délicatesse. Voici par exemple la lettre de rupture qu'il met sous la plume d'un des amants de Madame Bovary.
J'ai dit "tact et délicatesse" ? Euhhh... Jugez en vous-même !
Je ne vous oublierai pas, croyez-le bien, et j’aurai continuellement pour vous un dévouement profond ; mais, un jour, tôt ou tard, cette ardeur (c’est là le sort des choses humaines) se fût diminuée, sans doute ! Il nous serait venu des lassitudes, et qui sait même si je n’aurais pas eu l’atroce douleur d’assister à vos remords et d’y participer moi-même, puisque je les aurais causés. L’idée seule des chagrins qui vous arrivent me torture, Emma ! Oubliez-moi ! Pourquoi faut-il que je vous aie connue ? Pourquoi étiez-vous si belle ? Est-ce ma faute ? O mon Dieu ! non, non, n’en accusez que la fatalité !
Le monde est cruel, Emma. Partout où nous eussions été, il nous aurait poursuivis. Il vous aurait fallu subir les questions indiscrètes, la calomnie, le dédain, l’outrage peut-être. L’outrage à vous ! Oh !… Et moi qui voudrais vous faire asseoir sur un trône ! moi qui emporte votre pensée comme un talisman ! Car je me punis par l’exil de tout le mal que je vous ai fait. Je pars. Où ? Je n’en sais rien, je suis fou ! Adieu ! Soyez toujours bonne ! Conservez le souvenir du malheureux qui vous a perdue. Apprenez mon nom à votre enfant, qu’il le redise dans ses prières.
Je serai loin quand vous lirez ces tristes lignes ; car j’ai voulu m’enfuir au plus vite afin d’éviter la tentation de vous revoir. Pas de faiblesse ! Je reviendrai ; et peut-être que, plus tard, nous causerons ensemble très froidement de nos anciennes amours. Adieu ! »
Oui, on est d'accord, cette dernière lettre de rupture est un peu ridicule à force d'être pompeuse et hypocrite, mais peut-être que les pauvres destinataires de ce genre de message que nous avons tous été à un moment ou à un autre de notre vie, la trouveront délicate et pleine de tact. Ou non !
Moi, dans ma longue vie, il m'a été donné de connaître les deux situations. Et je ne suis pas du tout, mais alors pas du tout, certain que la rupture gentille annoncée avec tact et délicatesse soit moins douloureuse que la rupture annoncée brutalement ! Mais bon, je suppose que ça dépend largement des moments où ça arrive, de l'intensité et de la durée de la relation et de la personnalité des intéressés !
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