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Défile, la vie

Publié le par Carlus

 

Couché sur un lit d’hôpital, bardé d’électrodes, une légère douleur à la poitrine, après un accident de la route. Voilà. Je ne sais même pas comment c’est arrivé. Les infirmières passent silencieusement dans la pièce de temps en temps pour vérifier les écrans et prendre des notes. Au début, j’ai voulu me redresser pour leur demander ce que j'avais mais je n’ai pas pu. J’ai la tête qui tourne. Ils ont dû me donner quelque chose.

Mais je n’ai pas sommeil. Je suis calme. Mes pensées déambulent paisiblement dans les recoins de ma mémoire. Il fait nuit, je scrute le ciel à la recherche d’étoiles filantes, accoudé à la fenêtre. Ma mère a l’air triste. Mon père nous a demandé de veiller sur elle pendant son absence. Un passant traverse la rue en se grattant les fesses. Mon frère demande, comme toujours, "pourquoi ?". Elle répond "oh il y a certainement un crabe qui s’est glissé dans son pantalon". Nous nous mettons à rire. Elle nous prend dans ses bras et se met à rire avec nous. J’aime tellement la voir rire ! Blotti dans ses bras, dans la nuit étoilée, en train de rire avec elle. Mon plus lointain souvenir est un moment de bonheur.

Toujours accoudé à la fenêtre. Au petit matin. Je suis seul à la maison et je n’ai pas peur. Il pleut. Le ciel est gris, la rue inondée d’une eau boueuse. Le boucher du village traverse la rue en parlant fort. L’eau lui arrive à mi-cuisse. Il a des cuissardes. Mon père déboule dans le salon, l’air soucieux, me passe la main dans les cheveux en passant, récupère quelque chose dans la boîte à outils sur la table du salon et repart aussitôt. Je retourne à la fenêtre. Je suis seul et je n’ai pas peur.

Je quitte l’hôpital et je descends à pied la rue d’Alésia. Dans une vitrine, une chemise hawaïenne pour bébé. J’entre dans la boutique et je l’achète. Je suis père. Je ne sais pas si ça me rend heureux. Je le suis, c’est tout. Depuis ce matin. Et pour l’éternité.

Un peu plus loin, je regarde mon reflet dans la vitrine du magasin d’en face. Je trouve que je ressemble à un homme, debout là comme ça, sur le trottoir avec une fille pendue à mon cou, mes mains sur ses hanches. Dans un instant, je vais l’embrasser. Avec la langue, cette fois. Je prends mon temps. Je me regarde encore une fois dans la vitrine d’en face. C’est vrai que je ressemble à un homme, comme ça.

 

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