Qu'est-ce qui fait pleurer les hommes ?
Pourquoi je me pose cette question, là maintenant ? Parce qu'en cette fin de journée, je suis en train de me promener les mains dans les poches, boulevard des Italiens, et qu'il y a mille personnes autour de moi qui vaquent à leurs occupations, des mères qui vont chercher leurs enfants à l'école, des gens qui sortent du travail et rentrent chez eux, des gens assis à la terrasse des cafés, et puis... là assis sur un banc public, un couple, la cinquantaine. Des gens sérieux, plutôt élégants. Le type, est penché en avant, les coudes sur les genoux, la tête dans les mains et a l'air de pleurer. La femme, une main sur son épaule, le regard inquiet et un peu étonné, a l'air de chercher en vain les mots pour le consoler.
Qu'est ce qui peut bien faire pleurer un homme dans la rue ? Un homme comme moi.
Il vient peut-être d'apprendre qu'il a un cancer des bronches. Un cancer incurable et foudroyant... ça doit être ça ! Sur le moment, chez le médecin, il a accusé le coup. De toute façon, il s'en doutait. On ne vous fait pas faire une telle batterie d'analyses et de radios comme ça, par hasard, juste au cas où ! Il s'est tourné vers elle et lui a dit en souriant "six mois ! Je dois avoir ça comme congés en retard!" Elle s'est mise à pleurer et il l'a prise dans ses bras et l'a consolé. Ils ont décidé de rentrer à pieds en passant par le boulevards des Italiens et c'est en voyant cette foule éparse s'activer autour de lui qu'il a compris la vanité de sa personne. Dans quelque mois, ce seront les mêmes personnes qui continueront à vaquer aux mêmes occupations. Le boulevard n'aura pas changé d'un iota, les restaurants afficheront les mêmes menus, les gens seront les mêmes, la terre sera la même. Seule différence infinitésimale : il ne sera plus là, lui. Mais la différence sera imperceptible. Qui se soucie de savoir s'il manque une goutte à l'océan ? à part la goutte elle-même, je veux dire! Et là maintenant, de larmes d'infinie tristesse lui montent aux yeux. Il a du mal à les retenir. Il va s'asseoir sur un banc public, et se cachant la tête dans les mains, se met à pleurer tout doucement.
Non, non ! Ce n'est pas ça ! Elle vient de lui avouer qu'elle l'a trompé. Elle lui a annoncé cela, il y a une heure au restaurant, avec d'infinies précautions. "Tu es quelqu'un de bien... je ne sais pas pourquoi j'ai..., mais, je voudrais te dire que..." Sur le moment, il a encaissé la nouvelle sans émotion apparente. Ca fait des semaines, trois mois déjà ? qu’il a intercepté un mail qui ne laissait aucun doute sur son infidélité. Elle a commencé par nier, puis a admis l'existence d'une relation amoureuse mais platonique rien de plus ! Trois mois qu'il la harcelait de questions, trois mois qu'elle affirmait contre toute évidence qu'il n'y avait pas eu le plus petit effleurement, même pas un baiser sur la bouche entre elle et son amant internet !
Là ce soir, elle lui a avoué qu'elle avait couché une fois avec ce type, lui a juré que c'était la première et la seule fois qu'elle l'avait fait. Il ne savait pas quoi dire. Il regrettait à présent d'en avoir la certitude. Il aurait préféré qu'elle continue à nier, juste pour lui laisser le doute. En avouant, c'était comme si elle avait cessé de se battre pour leur couple et avait décidé de le laisser mourir. Ils ont décidé de rentrer à pied. En passant par le boulevards des Italiens, ça leur ferait vingt minutes à peine de marche pour rentrer à la maison. Sur le trajet elle s'est accrochée machinalement à son bras comme d'habitude. Et ça lui a fait tout drôle, ce petit geste de tendresse auquel il ne prêtait pas plus d'importance que cela d'ordinaire ! Ce petit bout de femme avec qui il s'était marié il y a une quinzaine d'années, qui, malgré son boulot était maman à plein-temps; ce petit bout de femme qui paraissait si fragile, si dépendante de lui qu'elle lui demandait parfois la permission de changer de coiffure, s'était faite baiser par un autre ! Elle avait écarté les jambes et avait gémi sous la bite d'un autre homme. Elle l'avait senti jouir en elle et s'était blottie dans ses bras après. De larmes d'infinie tristesse lui montent aux yeux. Il a du mal à les retenir. Il va s'asseoir sur un banc public, et se cachant la tête dans les mains, se met à pleurer tout doucement.
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