Pauvre Europe !
Le Monde - 25/11/2016
Pauvre Europe, qu'es-tu devenue pour que l'on puisse s'adresser ainsi à toi !
Le Monde - 25/11/2016
Pauvre Europe, qu'es-tu devenue pour que l'on puisse s'adresser ainsi à toi !
Les présidents français sont des bêtes politiques. Je parle de leurs personnalités, pas de leurs opinions. Des gens qui ont un ego démesuré, qui sont dans le combat politique depuis longtemps, qui n'ont jamais eu peur d'affronter le suffrage populaire, qui savent prendre et donner des coups.
Pour les aider dans la tâche difficile qui est la leur, ils ont une équipe de collaborateurs chapeautée par un majordome en chef appelé Secrétaire général de la présidence de la République. Il s’agit de gens brillants, compétents, travailleurs, mais qui n’ont pas la fibre politique. Un secrétaire général de l’Elysée est un fidèle, un soumis, un larbin. Ca se comprend, quand le président prend une décision, c’est le chef de cabinet qui s’occupe de la paperasse, des contacts, des coups de fil. Dans l’autre sens quand on veut être reçu par le président ou lui laisser un message, c’est le secrétaire général qui filtre. Il est souvent l'exécuteur des basses œuvres du Président. Il ne faut donc pas qu'il soit un rétif, un insoumis, une forte tête.
L’éminence grise qu’est le secrétaire général, est au courant de tous les secrets, officiels et officieux, organise toutes les rencontres discrètes, fomente tous les coups bas.
Alors forcément, dans sa tête de larbin arrogant, il finit par penser que c’est lui qui dirige la France et que le président fainéant n'en fout pas une et se repose entièrement sur lui. Pour lui, la lutte politique se résume à deux choses , UN " j’ai des dossiers compromettants sur tout le monde" et DEUX "je sais où trouver l'argent ". Pour lui, il fait partie des grand de ce monde parce qu'il connait les secrets d’alcôve du président du conseil italien et peut appeler sur sa ligne directe le chancelier allemand.
Alors forcément, à un moment ou à une autre, quand son maître a disparu (physiquement ou politiquement) il lui vient une idée un peu folle : "Et si je me lançais ? Après tout, pourquoi pas moi ! Il n’y a pas si longtemps que ça, la plupart des autres candidats faisaient les pieds de grues devant ma porte… ! Qu’est-ce qu’ils ont de plus que moi ?
Et ils se lancent, les pauvres !
Michel Jobert, secrétaire général de la présidence Pompidou
Edouart Balladur, secrétaire général de la présidence Pompidou
Dominique de Villepin, secrétaire général de la présidence Chirac
Ils ont tous explosé en plein vol et parfois même avant d'avoir décollé
Tous le même profil ! Ils ont été secrétaire général de l'Elysée, ils ne se sont jamais présentés à une élection locale, ils se sont laissés griser par des sondages précoces, ils ont sous-estimés les capacités de nuisance de leurs adversaires et ils se sont ridiculisés en bout de course !
Et aujourd’hui… last but not least
Emmanuel Macron !
J’ai parié avec tous mes potes que même s’il réussit à passer le cap des 500 signatures et à trouver l’argent pour faire campagne, il finira avec un score compris entre 5 % et 7 %.
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PS : Ceci dit, j’avais aussi parié que Sarkozy ne deviendrait jamais président. Et pour Trump, heureusement que personne ne m’a proposé de parier car je n’aurais pas hésité à miser la totalité de mon Livret Développement Durable sur sa défaite.
Mon pauvre prolétariat !
Qu’est-ce que tu étais beau et grand et fort quand je t’ai connu ! Enfin… connu ! Disons quand j’ai entendu parler de toi pour la première fois au lycée ! J’étais très jeune -quoi ? seize, dix-sept ans ?- et on m’avait dit tellement du bien de toi que je suis tombé sous ton charme sans même t’avoir rencontré, juste par ouï-dire !
Comment aurais-je pu résister, d’ailleurs ? Il était scientifiquement démontré que tu avais l’avenir de l'humanité entre tes mains, que tu détenais, seul, les clés de compréhension de l’histoire du monde et de l'univers, que tes idéaux étaient le progrès, la science, la générosité, le partage, la justice sociale, et l’épanouissement de l’homme.
Quel bonheur, quel confort intellectuel j’ai ressenti de t’aimer dans ces années-là !
Bon, plus tard, j'ai commencé à avoir quelques doutes en apprenant que ce n’était pas toi qui dirigerais la société, mais ton "fer de lance", les dirigeants autoproclamés de ton fan-club, en fait des curateurs qui t'avaient mis sous tutelle et que leur programme était de faire table rase de tout ce qui existait, et notamment des élections qualifiées de "bourgeoises".
Quelques décennies plus tard, tu as fini par laisser tomber ces escrocs. Quand tu as compris que ce qu’ils avaient instauré en ton nom étaient les dictatures les plus féroces et les plus sanglantes de notre époque, voire de toute l’histoire de l’humanité, que leur société n’avaient jamais produit un seul artiste digne de ce nom, une seule découverte scientifique intéressante, et qu’elles étaient les dernières sociétés sur cette planète à connaître des famines épisodiques, tu as décidé de les quitter. Et tu as bien fait !
Mais voilà qu’on me dit aujourd’hui que tu les as quittés pour t’acoquiner avec des crapules du même acabit, des admirateurs d’assassins, des ségrégationnistes impénitents, des chasseurs de sorcières ! Mon pauvre prolétariat, tu es vraiment incorrigible, écoute !
Qu’est ce qui a bien pu se passer dans ta tête ? Qu’est-ce qui peut bien t’attirer chez ces gens-là ? Des gens qui ne jurent que par l’ordre, la discipline et l’obéissance aux maîtres ! Des gens qui, à différentes époques, ont défendu la colonisation, la ségrégation, l’apartheid et leur lot de mépris racial institutionnalisé ! Des gens qui ont collaboré avec l’ennemi en temps de guerre, qui ont été anti-dreyfusard, qui ont manifesté mille fois contre la république, qui ont appelé à fusiller Blum "mais dans le dos" ! Des gens qui tout au long de leur histoire se sont opposés à TOUTES les avancées sociales, sans exception, même les plus modestes, même les plus symboliques, même celles qui tentaient de protéger un peu les femmes enceintes travaillant à l'usine ou les enfants dans les mines !
Et c’est ces gens-là que tu choisis aujourd’hui pour défendre tes intérêts, pour faire avancer le progrès social, pour améliorer ton sort et celui des retraités et des petites gens ?
Non, décidément, c'en est trop pour moi. Je crois que les voies du prolétariat sont impénétrables. Je ne comprendrai jamais rien aux subtilités dialectiques de la lutte des classes ! C’est fini, je renonce à comprendre !
J’avoue que je suis impatient de voir la suite. Il y a deux mouvements politiques qui m’énervent au plus haut point depuis quelques années, les "indignés" et les "anti-système".
Il faut bien, à un moment ou à une autre, que ces gens-là nous montrent ce qu’ils savent faire et ce qu’ils ont dans le ventre.
J’ai suivi avec fébrilité la crise grecque. Alors comme ça, on pourrait emprunter à tout va pour ne pas lever l’impôt et ensuite déclarer qu’on veut effacer unilatéralement la dette ? Et, je suppose, une fois la dette effacée, recommencer à emprunter pour ne pas avoir a lever ce foutu impôt si impopulaire ?
Je me frottais déjà les mains… ! Une bataille de titans en perspective. David contre Goliath, les salopes de la Commission Européenne face aux pures vestales grecques, le Nord vieillissant et sur le déclin contre le Sud juvénile, jouissif et résolument tourné vers l'avenir radieux.
Hélas, Tsipras a rapidement capitulé en rase campagne, piteusement, sans condition, sans démission, sans même un petit mot historique laissé à la postérité.
"Tu ne montreras pas ma tête au peuple car elle n’en vaut pas la peine"
Après les indignés, les "anti-système" britanniques. Chienne d’Europe (toujours !) salauds de polonais qui au lieu de rester chez eux consommer nos produits préfèrent venir sur place les produire ! Nous allons reprendre les choses en main, choisir tout seul notre destin, mais ATTENTION ! Nous quittons l’Union Européenne, certes, mais voulons, que dis-je, nous exigeons ET D'UN un accès libre et total au marché européen, et DE DEUX de continuer à avoir un rôle dirigeant en Europe. Rien que ça !
Et pour montrer notre détermination à reprendre le contrôle, nous allons laisser le soin de gérer tout cela… aux anti-Brexit ! Mais oui, mes amis, pour gagner cette guerre, laissons le commandement aux pacifistes !
Ah merde, quel dommage, pour moi, l’observateur naïf et impatient ! Ça va édulcorer les choses on ne saura plus ce qui relève du Brexit pur et dur et ce qui relève de concessions obtenues entre gens de bonne compagnie. Et puis ça traîne ! On parle de donner le top départ dans trois mois, on suggère que la négociation sera un peu plus longue que les deux ans prévus… Pour peu qu’une petite crise arrive entre-temps, on remettra cela à plus tard… pfftt… J’avais de plus en plus l’impression que tout le monde s’accorderait pour faire traîner les choses indéfiniment pour perpétuer la situation actuelle tout en prétendant être en train de la changer.
Et puis voici qu’au plus fort de mon ennui, arrive le seul, le vrai, l’authentique ANTI-SYSTEME ! Pas un petit capitulard grec, non ! Pas un couard britannique, que nenni ! Le commandant en chef de la plus puissante armée du monde, le représentant du monde libre, le président de la première puissance économique du monde !
Quel bonheur ! Nous allons voir ce que nous allons voir, mes amis, et je subodore que cela ne va pas être triste !
J’attends avec impatience le mur de 4 000 km à huit milliards de dollars, et de connaitre quelle menace il utilisera pour le faire payer au Mexique,
J’attends avec impatience l’expulsion des onze millions d’illégaux
J’attends avec impatience qu’il fasse disparaître Daech et le terrorisme mondial en 15 jours
J’attends avec impatience qu’il dénonce l’accord sur le nucléaire avec l’Iran et déclare Jérusalem capitale d’Israël.
J’attends avec impatience la baisse importante d'impôts promise et en même temps le lancement de grands travaux pour donner du travail aux Américains
J'attends avec impatience qu'il renégocie une partie de la dette US (comme la Grèce ? mais lui, ce sera avec qui, au fait ?)
J’attends qu’il dénonce unilatéralement l’accord sur le climat
J’attends avec impatience qu’il dénonce l’adhésion de son pays à l’Organisation Mondiale du Commerce et qu’il mette des droits de douane de 45 % sur les produits chinois (étant bien entendu qu’il n’y aurait pas de réciprocité et que Boeing pourra continuer à vendre comme avant ses avions subventionnés à la Chine).
J’attends qu’il punisse les femmes qui ont avorté, j’attends qu’il décore les policiers qui abattent des noirs,
j’attends qu’il s'attaque à la presse qui organise des manifestations contre lui
J’attends... J'attends tout ça et bien plus encore, et avec quelle impatience…!
Oh my God ! Quel bonheur de vivre un moment historique !
Arthur Rimbaud est rentré à Charleville chez sa mère. Il a 17 ans. Il écrit à un de ses professeurs :
"Je suis rentré à Charleville un jour après vous avoir quitté. Ma Mère m'a reçu, et je suis là, tout à fait oisif. Ma mère ne me mettrait en pension qu'en janvier 71. (...)
Je meurs, je me décompose dans la platitude, dans la mauvaiseté, dans la grisaille. Que voulez-vous, je m'entête affreusement à adorer la liberté libre, et... un tas de choses que "ça fait pitié", n'est-ce pas ? (...)
Elle a voulu m'imposer le travail perpétuel, à Charleville (Ardennes) ! Une place pour tel jour, disait-elle, ou la porte. - Je refusai cette vie ; sans donner mes raisons : c'eût été pitoyable. Jusqu'aujourd'hui, j'ai pu tourner ces échéances. Elle en est venue à ceci : souhaiter sans cesse mon départ inconsidéré, ma fuite ! Indigent, inexpérimenté, je finirais par entrer aux établissements de correction. Et, dès ce moment, silence sur moi!"
En langage poétique, ça donne ça
"L'ennui n'est plus mon amour. Les rages, les débauches, la folie, dont je sais tous les élans et les désastres, - tout mon fardeau est déposé. Apprécions sans vertige l'étendu de mon innocence.
Je ne serais plus capable de demander le réconfort d'une bastonnade. Je ne me crois pas embarqué pour une noce avec Jésus-Christ pour beau-père.
Je ne suis pas prisonnier de ma raison...
Je veux la liberté dans le salut : comment la poursuivre ? Les goûts frivoles m'ont quitté. Plus besoin de dévouement ni d'amour divin. Je ne regrette pas le siècle des coeurs sensibles. Chacun a sa raison, mépris et charité : je retiens ma place au sommet de cette angélique échelle de bon sens.
Quant au bonheur établi, domestique ou non... non, je ne peux pas. Je suis trop dissipé, trop faible. La vie fleurit par le travail, vieille vérité : moi, ma vie n'est pas assez pesante, elle s'envole et flotte loin au-dessus de l'action, ce cher point du monde."
(Extraits de Une saison en enfer)
Il a écrit cela à 19 ans. Il cessera d'écrire deux ans plus tard. Pour se mettre à bosser.
Le problème, tu vois, c'est que tous les prétendants disent "je t’aime, je veux faire ton bonheur" mais on sait bien que qu’il y a des types de caractère ou de personnalité qui sont incompatibles.
Il en est de même avec Marianne. Dis-moi franchement si, indépendamment des programmes politiques, elle peut vraiment sortir avec ces gens-là :
Ceux du Front national :
Comment la France d’aujourd’hui pourrait-elle vivre paisiblement sous la direction d’un parti dont beaucoup de responsables (pas ceux qui sont mis en avant pour la demande en mariage, certes) dont beaucoup de responsables, donc, estiment qu’on a eu tort de "lâcher les colonies", que les noirs et les Arabes n’ont pas le même potentiel intellectuel que les blancs, que des lobbys juifs contrôlent le monde ?
On pourrait vraiment retourner à cette époque ? On pourrait vraiment observer en rigolant, dans un bureau de poste, un fonctionnaire dire à son collègue face à un client noir "ah, parce que tu appelles ça un homme, toi ? moi, je dirais plutôt un singe "
Ceux du Front de Gauche
Et Mélenchon ? 70 ans en arrière, ce serait possible ? En Europe occidentale aujourd'hui, il serait possible d’avoir un président "petit père des peuples" hargneux et de mauvaise foi qui régenterait tout, absolument tout, en fonction de vision "clairvoyante" de l’Histoire : les livres d’histoire grand public, la mémoire de Robespierre, celle de Hugo Chavez, les jeux vidéo, les programmes télé, les propos des journalistes… ?
Il serait possible de recevoir la CGT à l'Elysée aux mots de " bienvenue aux valeureux représentants du glorieux syndicat de la classe ouvrière française" comme il le fait dans ses congrès du PdG ?
Oui, je sais ! rien n'est impossible
Le malheur est que rien n’est impossible dans l’absolu. Une femme qui s’ennuie avec un mari trop sérieux qui annule des vacances parce qu’il a à payer le troisième tiers de l’impôt sur le revenu en septembre, peut tomber dans les bras d’un Don Juan inconsistant ou d’un proxénète dangereux qui lui feront miroiter une vie pleine de voyages et d’imprévus.
J’ai visité le Venezuela il y a longtemps à l’époque où elle était une démocratie parlementaire. La vie politique y paraissait plutôt paisible, ponctuée d'alternances régulières entre un parti conservateur et un parti progressiste. Mais avec, bien entendu, comme dans toutes vraies démocraties, des affaires de corruption, de trafic d’influence. Ils sont tombés dans les bras de Chavez.
Les affaires de corruption et de népotisme ont explosé. Mais essayez donc, quand vous êtes un petit juge vénézuélien, d’enquêter sur un membre de la famille du glorieux président Chavez et vous comprendrez votre douleur !
J’aime bien conduire la nuit. J’aime bien la sensation d’être protégé dans ma bulle étanche et la sentir s’enfoncer dans l’épaisseur palpable de la nuit. Anne-So s’allume une cigarette. Elle a rabaissé le dossier de son siège et allongé ses pieds sur le pare-brise. Elle a l’air grave. Elle se tourne vers moi
- Tu es fatigué ? Tu veux que je prenne le volant ?
– Non, ça va… mais je veux bien que tu me racontes quelque chose… A quoi pensais-tu à l’instant ?
- A nous, à notre semaine de thalasso… à ma vie… à mes enfants…
- à ton mari…
- à mon mari aussi !
- Tu as peur qu’il s’aperçoive de quelque chose ?
- pouuhh… ! Il s’en fout, lui, de savoir où je suis, il ne m’a pas téléphoné une seule fois pendant la semaine.
- Justement, c’est peut-être ça qui t’inquiète…
- Non, il a trop de classe pour s’abaisser à surveiller une femme. En fait, il est parti avec son groupe à Vienne pour un concert.
- Il est musicien ?
- Non, il est prof de musique. C’est un passionné de musique classique et il n’hésite jamais avec un groupe d’amis à traverser l’Europe pour un concert qui en vaut la peine.
- C’est pour cela que toi tu détestes la musique classique…
- Non, je ne déteste pas le classique ! Seulement j’aime l’écouter en faisant autre chose. Lui, il peut rester des heures avec un casque sur les oreilles, les yeux fermés à écouter sa musique en se berçant lentement comme un autiste. Ca me dépasse.
- Tu sais que, comme tu le décris là, il me plaît, comme bonhomme ! J’aime bien les gens qui ont une passion totale, à la limite du raisonnable. Moi je n’y arrive pas.
- Justement non, il ne correspond pas du tout à ce profil ! Il est terne, morne, prévisible… Il est autiste, je te dis ! Il n’a jamais essayé de communiquer sa passion, ni à moi ni aux filles.
- Oh il a dû essayer au début mais ça fait longtemps, tu ne t’en souviens plus. Tiens, je pense qu’il a dû t’inviter à l’opéra, comme Richard Geere dans Pretty Woman, juste pour voir si tu te mettrais à pleurer d’émotion. Mais tu n’as pas eu la perspicacité de faire semblant, comme Julia Roberts. Tu t’étais endormie…
- Eh bien, tu as encore tout faux ! Il ne m’a jamais invité au concert. Tu sais, son père et son grand-père sont musiciens professionnels. Il est né dans ça et il m’a dit une fois que tant qu’on n’a pas été immergé dans cette musique depuis la petite enfance on ne peut pas vraiment la comprendre.
- Une façon de t’exclure, de refuser de partager ça avec toi, tu penses ?
- je sais pas ! Pas délibérément en tout cas ! Je crois que tout cela doit lui paraître tellement pur, tellement beau qu’il se sent incapable d’expliquer, de mettre des mots dessus…
- Qu’est ce qui vous a rapprochés au début alors ? Tu m’as déjà dit que ce n’était pas le sexe !
- Oh que non ! En fait, môssieur à 32 ans avait décidé de "prendre femme" et de fonder un foyer ! Quand je l’ai rencontré, il était déjà exactement comme il est aujourd’hui, sans émotion, sans prise de tête, faisant exactement ce que les conventions sociales lui dictaient… Et les conventions sociales, et certainement aussi Madame sa mère, lui disaient que le temps était venu de se marier.
- Des aristos ?
- Non. ça doit être une spécialité nancéenne : des familles bourgeoises, pas nobles, pas très fortunées mais qui se soumettent à un protocole social et familial rigide comme s’ils étaient à la cour d’Angleterre. Il ne va pas jusqu’à vouvoyer sa mère mais ils se parlent avec une espèce de respect distant. Moi, elle m’a toujours vouvoyé, la belle-doche, comme ses autres belles-filles d’ailleurs.
- Bon, il décide de se marier, mais pourquoi il jette son dévolu sur toi spécialement ?
- Nos familles se connaissaient. Je ne sais pas ce qui lui a plu chez moi. Il était très coincé, peut-être que c’est mon petit côté fofolle qui lui a plu. Ou peut-être au contraire mon côté femme-mère et femme d’intérieur et de rigueur ménagère qu’il a cru deviner à travers ma mère.
- Ah ? Il connaissait la chanson d’Henri Salvador ?
Grand principe de précaution trop souvent négligé de nos jours !
- Oui ! Et qui pourrait fonctionner dans les deux sens, je crois !
- Et toi, comment as-tu pu tomber amoureuse de lui ?
- Moi je n’ai jamais été amoureuse de lui. Il est arrivé au bon moment. J’essayais à grand-peine de sortir d’une déception qui m’avait conduite à la dépression, avec tentative de suicide et tout…
- Tentative de suicide ?
- Oui, je m’étais enfermée dans ma chambre universitaire et je refusais de me nourrir…
- Ah oui d’accord ! Euh… sans vouloir rien enlever à ta peine de l’époque, ma chérie, la tentative de suicide par inanition, c’est plus tentative que suicide quand même… !
- Non, je t’assure, j’avais vraiment décidé de mourir !
- Oui, je plaisante mais je comprends ! Alors, raconte-moi. Ce grand amour, un étudiant comme toi ?
- Non, il avait la quarantaine peut-être plus ! Il ne m’a jamais dit son âge ni montré ses papiers. C’était un bel homme, élégant et distingué, beau parleur et bon amant. Il s’appelait Pierre-Emmanuel mais tout le monde l’appelait Pierem. J’étais folle amoureuse de lui. Et le seul fait de prononcer nos deux prénoms me remplissait de joie. "Pierem Anne-So"! Pierre aime Anne-Sophie ! Tu comprends ?
- Oui je comprends surtout que tu avais 20 ans ! Et il était marié comme il se doit, je suppose ?
- Oui, il m’a fait croire pendant près d’un an qu’il était en instance de divorce, mais c’était du pipeau, je l’ai su par la suite ! Il était le représentant parisien d’un gros groupement agricole de Lorraine. Et il faisait des navettes fréquentes entre Paris et Nancy.
- Et quand sa femme a appris votre liaison, il t’a quitté
- Non, il n’a jamais voulu me quitter ! Des années après, il me harcelait encore de coups de fil !
- Qu’est-ce qui s’est passé alors ?
- C’était un type bizarre et pervers dans l’âme. Après plusieurs mois d’une histoire d’amour sublime, il m’a annoncé comme ça un beau jour que pour être certain des sentiments que je lui portais, il voulait d’une preuve d’amour absolu : soit que je couche avec un homme en sa présence soit qu’il couche avec une femme en ma présence. Je te passe le drame que cela a été pour moi mais j’ai fini par accepter de coucher avec un de ses amis devant lui.
- Un trio ?
- Non, il s’est contenté de regarder en fumant assis dans un fauteuil en face du lit.
- Et après ?
- Après j’ai passé tout le reste de la nuit à pleurer toutes les larmes de mon corps et il est resté là avec moi à me consoler tendrement et nous avons recommencé notre belle histoire d’amour épisodique.
- Mais ça s’est pas arrêté là ?
- Non. Quelques mois après, il m’a demandé de le refaire. Trois fois au total je l’ai fait. A posteriori je ne crois pas que c’était vraiment des amis à lui. J’imagine aujourd’hui que je devais être le cadeau réservé aux gros clients.
- Enfin bref, ça, s’est terminé comment ?
- J’avais déjà commencé à devenir dépressive. Je savais qu’il ne n’aimait pas mais… il était tendre et empressé, et je l’aimais, moi, à la folie ! Et puis pour sa quatrième "preuve d’amour", il s’est rappliqué avec un jeune garçon de 15 ans, le fils d’un ses… "amis". Il m’a prise à part et m’a dit qu’il était jeune et encore puceau et qu’il savait pouvoir compter sur moi pour faire de ce moment un moment magique dont il se souviendrait toute sa vie. Devant mon air ébahi, il a ajouté, comme pour me rassurer, que je n’aurais pas à le regretter car la famille du jeune homme était très influente et qu’il saurait tôt ou tard se montrer reconnaissant. J’ai éclaté en larmes avant qu’il finisse de parler et je me suis enfuie. Il m’a poursuivi dans l’escalier en me parlant sur un ton violent et apeuré en même temps, comme si c’était une question de vie ou de mort pour lui que je le fasse. Mais une fois arrivé sur le trottoir, il a fait demi-tour ! Je suppose qu’il ne voulait pas de scandale. J’étais en pleurs, je n’arrêtais pas de pleurer. Je suis rentrée à pied à la résidence, je me suis enfermée dans ma chambre et je n’en suis pas sortie pendant plus d’une semaine. J’ai dû pleurer au cours de cette semaine plus que ce que la moyenne des gens pleurent en une vie. Je ne mangeais pas. Je voulais mourir. J’étais vraiment décidé à mourir. Et plus encore quand il venait frapper à ma porte, le soir, tout doucement pour qu’on ne l’entende pas ! Je lui criais "va-t’en !" à travers la porte et il s’en allait sans discuter. Ce type avait une peur bleue du scandale… ! Alors, tu vas rire, j’ai écrit une longue lettre où je racontais tout. Une lettre qu’on découvrirait en même temps que mon cadavre. Et j’avais des frissons de bonheur en imaginant sa tête à la lecture de cette lettre une fois qu’elle serait publiée dans l’Est Républicain.
- Et alors, finalement, tu es morte ou pas ?
- Non, comme tu vois ! Des copines sont venues tambouriner à ma porte et m’ont dit qu’elles étaient inquiètes et que si je n’ouvrais pas, elles seraient obligées de prévenir mes parents. Ca a été le déclic : j'ai pensé au scandale que ce serait si ma famille venait à connaitre tout cela.
- Ta famille ne lit pas l'Est Républicain ?
- Han han han... très drôle !
- Et après ?
Hé bien après, voilà ! Quelques mois après, un prof de 32 ans me demandait en mariage trois semaines après m’avoir rencontrée et transformait ma vie en une looonngue traînée d’ennui qui dure depuis 20 ans.
- Et la lettre ?
- Je l’ai gardé ! Je suis comme toi, mon cher, je ne veux rien oublier de mon passage dans la vallée des larmes.