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curetage

La faiseuse d'anges

Publié le par Carlus

L'actualité américaine me renvoie au visage des bouffées de souvenirs pénibles.

Elle s'appelait Martine. Nous sortions ensemble en Terminale au lycée. Dix-sept ans tous les deux et nous étions déjà  comme un couple. Toujours ensemble, ensemble  pendant les cours, ensemble à réviser, ensemble à la cantine, ensemble hors du lycée.

La fille la plus romantique que j'ai connue. Son livre de chevet était un recueil de poèmes, écrit par un type qui s'appelait Paul Geraldy intitulé 'Toi et Moi". Les poèmes de ce type étaient...comment dire...? comme de la pâte de guimauve saupoudrée de sucre, nappée de caramel et recouverte de miel !  

Plus d'un an de mamours, de tendresse et de bisous et le premier souvenir qui me vient d'elle est cette réplique banale : "alors là, ça m'étonnerait!". Les circonstances ? Elle avait un peu saigné pendant l'amour et on cherchait l'explication. "Tes règles? - Non, je les ai eues la semaine dernière ! Peut-être tes ongles à toi? - Non, regarde, ils sont taillés de près !" Elle paraissait soucieuse. Je fis une petite plaisanterie: "Si ça se trouve, c'est un reste de pucelage...". Et sa réponse, murmurée comme à elle-même, qui me glace le sang: "Alors là, ça m'étonnerait !

Refus catégorique de sa part de m'en dire plus, évidemment. Je n'en ai pas dormi pendant des jours. Qu'est-ce que cela pouvait bien vouloir dire ? Qu'avait-elle subi comme atrocité pour dire une chose pareille sur un ton si triste ? un viol collectif ? Un inceste dans l'enfance ?  Il fallait que je sache la vérité. Je la harcelai pendant des jours et des jours et finis par apprendre le fin mot de l'histoire.

C'était tout simplement l'horreur ordinaire des jeunes filles de notre époque : un avortement clandestin effectué par une "faiseuse d'anges" avec aiguilles à tricoter et curetage manuel. Voulez-vous des détails ? A 15 ans elle avait été mise enceinte par un ami de son père et ses parents l'avaient confiée au bon soin d'une dame connue pour régler ce genre de problème dans leur région natale. Les avorteuses de l'époque semblaient avoir toutes le même profil : celui de bonne chrétienne chargée d'aider les parents à éviter l'opprobre et la honte mais aussi de faire payer aux jeunes putains qui leur étaient amenées l'horrible péché qu'elles avaient commis.

Après avoir réglé le sort du foetus à l'aide des aiguilles à tricoter, il fallait nettoyer et enlever les restes. Elle le fit en introduisant à plusieurs reprises sans ménagement sa main tout entière dans le vagin pendant qu'elle accompagnait les gémissements de douleur de la jeune pécheresse d’incantations destinées à montrer sa réprobation envers sa conduite : "ah ben oui ! Il fallait y penser avant, ma fille...! Ah ben oui, c'est ben le moment de regretter, tiens...! Ah ben oui, quand on fait sa putain, il faut en payer le prix, ma fille..." 

Voilà pourquoi elle n'était plus vierge dans sa tête. Voilà pourquoi elle pleurait en me le racontant. 

Et voilà pourquoi, accessoirement, je suis pour le droit des femmes à disposer librement de leur corps. C'est pour que, confrontées au drame qu'est toujours un avortement, elles n'aient pas, en plus,  à subir la souffrance, la haine et la honte. 

 

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