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Je vais mourir

Publié le par Carlus

 

Je vais mourir. Un jour. Je ne sais pas quand exactement, mais ça va m'arriver, c'est une certitude. Ca me paraît tellement étrange, cette idée, appliquée à moi. En plus si ça n’arrive pas brutalement, je vais en être conscient. Un jour comme aujourd’hui, je vais me lever, prendre mon café, me raser, peut-être même fumer une clope (hein, après tout, tant qu'à faire...!)  en sachant que je ne n’en aurai plus pour longtemps, que ce sera peut-être pour aujourd’hui. Je vais me regarder dans un miroir en me disant "Et alors ? Et après ? Y aura quoi demain ?" sans avoir de réponse autre que l’angoisse. Ah non, pas forcément ! le médecin de ma mère affirmait que quelques jours avant de mourir, on atteint une sorte de sérénité. Ouais...! On verra bien.

Quelle étrange situation ça doit être ! Que le corps cesse de fonctionner, ça peut encore se concevoir. J’ai vu des corps sans vie, ça ressemble beaucoup à des corps qui dorment. Mais à quoi ressemble un esprit sans vie ?  Tout ce qui faisait ma personnalité disparaîtra donc ? Mes angoisses pour rien, mes colères pour des détails insignifiants, mon désir d’être heureux à tout prix, ma volonté d’être léger en toutes circonstances, mon paternalisme avec mes enfants, mes rapports souvent compliqués avec les femmes, ma timidité cachée, mon arrogance parfois, tout cela disparaitra. Il n'en restera qu'une image virtuelle, quelques souvenirs dans la tête des autres ! Et encore…! Des souvenirs déformés, puisque filtrés et "remastérisés" par eux ! Je ne serai plus là pour acquiescer ou pour démentir. 

Quelle chose étrange que d'exister seulement dans la tête des autres !  Je serai donc jugé uniquement sur ce que j’aurai laissé paraître ! Même pas. Sur ce qui aura retenu l’attention des autres ! Tout le reste sera oublié.

"Papa avait un côté maniaque, question ordre et propreté"Non, non, vous vous trompez, les enfants, j’étais même plutôt laxiste sur ce point ! je ne m’énervais que parce que vous étiez dans l’excès en la matière… ! D’autres auraient appelé les pompiers, moi je me contentais juste de vous engueuler !"

Ah merde ! Ce n'est pas la peine de me justifier, personne ne m’entendra, même pas moi ! OK j’étais donc un maniaque de l'ordre et de la propreté ! C'est pas le souvenir que j'ai gardé des fois où j'ai vécu seul dans un appart,  mais bon, OK vous en avez décidé ainsi, les enfants !

Je vais continuer à exister quelque temps, de façon épisodique et très virtuelle, dans les souvenirs aléatoires, tantôt heureux, tantôt pénibles, de trois enfants, de quelques femmes, d’une poignée d’amis et de quelques collègues. Pas beaucoup.

Jusqu’à ce que tous ceux qui m’ont connu disparaissent à leur tour. Après, ce que l’on retiendra de moi pendant quelques générations seront des anecdotes lointaines parfaitement insignifiantes et de toute façon déformées. -"Ta grand-mère racontait souvent que, quand elle avait 17 ans, son père (ton arrière-grand-père donc), est venu la chercher dans une soirée à une heure du matin en pyjama…ha ha ha...!"

- C’EST FAUX !!! Ta grand-mère avait 14 ans à l’époque et je l'ai attendu dans la voiture pendant plus d'une demi-heure après l'heure convenue !!! Et ce qu’elle appelait "pyjama", c’était un bermuda, un Tee-shirt et des tongs ! On était en vacances !!! "

Ah merde, j’ai oublié, je n'existe plus, je n’ai plus droit à la parole ! Remarque, tant mieux, ça ferait tellement de choses à rectifier que l’éternité ne suffirait pas !

 Je vais mourir

 

 

 

 

 

 

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Le jour où je suis mort

Publié le par Carlus

Ca s’est passé rapidement. C’est ce que j’avais toujours souhaité. Ne pas tomber dans une déchéance physique interminable, ne pas inspirer de la pitié à mes proches. Je sais, ça fait un peu macho mais je n’y peux rien : je n’ai jamais aimé inspirer la compassion.

Ceci dit, je n’avais pas envisagé de crever tout seul chez moi comme un chien. J’avais même souvent pensé à un bon mot pour mes enfants lorsqu’ils feraient irruption dans ma chambre d’hôpital, essoufflés, le regard inquiet : "Les enfants, j'ai deux nouvelles à vous annoncer. La bonne nouvelle c’est que j’ai réussi à quitter la cigarette. La mauvaise c’est qu’il est trop tard". Oui bon, OK, j’ai déjà fait plus drôle mais en même temps il faut bien connaître les règles qui régissent un bon mot sur un lit de mort : trop sophistiqué, trop intellectuel et on devine que ça a été préparé de longue date et ça inspire la pitié. Trop primaire, trop laborieux et c’est la démonstration d’une défaillance intellectuelle. Et c’est à nouveau la pitié. Je ne sais pas ce que vous en pensez, mais la formule "la mauvaise nouvelle, c’est qu’il est trop tard" me paraît éviter ces deux écueils.

Mais revenons aux faits : une vive douleur dans la poitrine. C’est un infarctus. Pas de surprise, j’ai été prévenu un millier de fois par mon médecin. "C’est une forme de suicide, cher ami, vous réduisez chaque jour votre espérance de vie". -"Justement, Docteur, je voulais vous poser la question : comment faire pour ne PAS vivre trop longtemps ?" Je ne sais s'il a compris la finesse de mon humour car il m'a répondu : continuez comme ça !"  Mais peut-être que c'était de l'humour aussi...

Pas de surprise donc, mais un sentiment d’angoisse qui me compresse la poitrine… Mais non, suis-je bête ? Ca n’a rien à voir avec l'angoisse et la peur de mourir. C’est le coeur ! Je fais un infarctus, c’est tout, pas la peine de prendre cela à coeur… Oh excellente, cette dernière remarque ! Je vais peut-être l’adopter pour les enfants ! "Ecoutez, les enfants, mon coeur a lâché, je vais mourir, je vous demande de ne pas prendre cela à trop à coeur" ! Ouais bof, non ! Je vais rester sur "la mauvaise nouvelle, c’est qu’il est trop tard"

Je fais un infarctus, donc. Et la loi de Murphy veut que ce soit au tout début d’un week-end que j’ai prévu de passer seul chez moi. Ce qui fait que, dans le meilleur des cas, ce ne sera que lundi ou mardi que quelqu’un posera pour la première fois la question "mais où il est, Carlus ? C’est lui qui devait animer la réunion d’aujourd’hui. Quelqu’un sait où il est ? Jean-Jean, tu pourras le remplacer au pied levé, s’il nous fait faux bond ? " le lendemain coup de fil des collègues à mes enfants. Légère inquiétude de ma fille, balayée d’un revers de main ironique par mon fils imitant les sermons que je lui fais périodiquement "Ecoute, soeurette, papa est un homme, maintenant. S’il n’a pas envie de travailler, c’est son problème. Mais il faut qu’il sache que personne ne le fera à sa place".

Je fais un infarctus. Comment ça se fait que je réussisse à penser à tout cela malgré la douleur ? Si ça se trouve je suis déjà mort ! Mais non, gros bêta, si t’étais mort, tu ne souffrirais pas ! C'est  le bon mot d’humour connu : "Si un jour tu te lèves et que tu n’as mal nulle part, c’est que tu es mort"'

Ah oui, ça doit être vrai, au fond ! Encore que… personne n’en sait rien, en fait ! Merde, si ça se trouve on peut tout à la fois être mort, souffrir et penser. Ah putain, quelle merde ! Bon, il faut que j’aille sonner chez le voisin… il appellera le SAMU. Défibrillateur, massage cardiaque, bouche à bouche effectué par une ravissante femme pompier… ou un pompier effectué par une ravissante bouche de femme… Oui, bon OK OK ! Un peu d’indulgence, s’il vous plaît, je vous rappelle à toutes fins utiles que je suis en situation de mort clinique et que mon cerveau est mal irrigué ! Mais peu importe, je n'ai pas eu le temps. 

Pas eu le temps. J’ai fait un infarctus. Je n’ai pas eu le temps de jeter à la poubelle les boules de Geisha que Nadine m’avait demandé de lui acheter. Pas eu le temps d'effacer les vidéos pornos stockées sur mon ordinateur. Quelle horreur, que vont penser les gens de moi ? Je n’ai pas eu le temps d’éteindre mon ordinateur. Mes enfants liront tous les articles de mon blog. Ils auront même accès à ceux que j’ai effacés ! Si ça se trouve, leur mère aussi… Elle lira tout et leur dira "Les enfants, il ne faut parler de ce blog à personne ! Vous m’avez entendu ? PERSONNE ! JAMAIS!"

Je n’ai pas eu le temps d’écrire mon histoire. Je n’ai pas eu le temps de faire le bilan de ma vie. Pas eu le temps de m’imprégner une dernière fois de la douceur des choses. Pas eu le temps de faire mes adieux. Tant pis. Ou tant mieux. Je sais pas.

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