Je vais mourir
Je vais mourir. Un jour. Je ne sais pas quand exactement, mais ça va m'arriver, c'est une certitude. Ca me paraît tellement étrange, cette idée, appliquée à moi. En plus si ça n’arrive pas brutalement, je vais en être conscient. Un jour comme aujourd’hui, je vais me lever, prendre mon café, me raser, peut-être même fumer une clope (hein, après tout, tant qu'à faire...!) en sachant que je ne n’en aurai plus pour longtemps, que ce sera peut-être pour aujourd’hui. Je vais me regarder dans un miroir en me disant "Et alors ? Et après ? Y aura quoi demain ?" sans avoir de réponse autre que l’angoisse. Ah non, pas forcément ! le médecin de ma mère affirmait que quelques jours avant de mourir, on atteint une sorte de sérénité. Ouais...! On verra bien.
Quelle étrange situation ça doit être ! Que le corps cesse de fonctionner, ça peut encore se concevoir. J’ai vu des corps sans vie, ça ressemble beaucoup à des corps qui dorment. Mais à quoi ressemble un esprit sans vie ? Tout ce qui faisait ma personnalité disparaîtra donc ? Mes angoisses pour rien, mes colères pour des détails insignifiants, mon désir d’être heureux à tout prix, ma volonté d’être léger en toutes circonstances, mon paternalisme avec mes enfants, mes rapports souvent compliqués avec les femmes, ma timidité cachée, mon arrogance parfois, tout cela disparaitra. Il n'en restera qu'une image virtuelle, quelques souvenirs dans la tête des autres ! Et encore…! Des souvenirs déformés, puisque filtrés et "remastérisés" par eux ! Je ne serai plus là pour acquiescer ou pour démentir.
Quelle chose étrange que d'exister seulement dans la tête des autres ! Je serai donc jugé uniquement sur ce que j’aurai laissé paraître ! Même pas. Sur ce qui aura retenu l’attention des autres ! Tout le reste sera oublié.
"Papa avait un côté maniaque, question ordre et propreté"… Non, non, vous vous trompez, les enfants, j’étais même plutôt laxiste sur ce point ! je ne m’énervais que parce que vous étiez dans l’excès en la matière… ! D’autres auraient appelé les pompiers, moi je me contentais juste de vous engueuler !"
Ah merde ! Ce n'est pas la peine de me justifier, personne ne m’entendra, même pas moi ! OK j’étais donc un maniaque de l'ordre et de la propreté ! C'est pas le souvenir que j'ai gardé des fois où j'ai vécu seul dans un appart, mais bon, OK vous en avez décidé ainsi, les enfants !
Je vais continuer à exister quelque temps, de façon épisodique et très virtuelle, dans les souvenirs aléatoires, tantôt heureux, tantôt pénibles, de trois enfants, de quelques femmes, d’une poignée d’amis et de quelques collègues. Pas beaucoup.
Jusqu’à ce que tous ceux qui m’ont connu disparaissent à leur tour. Après, ce que l’on retiendra de moi pendant quelques générations seront des anecdotes lointaines parfaitement insignifiantes et de toute façon déformées. -"Ta grand-mère racontait souvent que, quand elle avait 17 ans, son père (ton arrière-grand-père donc), est venu la chercher dans une soirée à une heure du matin en pyjama…ha ha ha...!"
- C’EST FAUX !!! Ta grand-mère avait 14 ans à l’époque et je l'ai attendu dans la voiture pendant plus d'une demi-heure après l'heure convenue !!! Et ce qu’elle appelait "pyjama", c’était un bermuda, un Tee-shirt et des tongs ! On était en vacances !!! "
Ah merde, j’ai oublié, je n'existe plus, je n’ai plus droit à la parole ! Remarque, tant mieux, ça ferait tellement de choses à rectifier que l’éternité ne suffirait pas !

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