La petite vieille
Pour mes filles, elle sera pour toujours une petite vieille . Une petite vieille pour l’éternité. Figée dans la mort en tant que petite vieille. Elles ne l’oublieront pas, elles ont des tonnes de bons souvenirs avec elle. Des souvenirs où elles étaient enfants et elle une petite vieille .
Et pour moi aussi, d’une certaine façon ! Pas petite vieille, certes, mais mère ! J’ai vécu mon enfance et mon adolescence avec l’idée que j’étais tout naturellement son objet de préoccupation principal pour ne pas dire exclusif. Avec mon frère certes.
Mais surtout pas avec mon père ! Elle s’occupait de lui avec détachement et de nous avec attention. A l’adolescence, quand j'ai compris que les parents, aussi, faisaient l’amour, je l’ai toujours imaginé subissant avec un peu de résignation (allez, tout au plus, avec un peu de tendresse ) les hommages missionnaires de mon père. Pas plus ! Pas de caresses osées, pas de positions… Non, ça lui ressemblait tellement peu ! Imaginer ma mère en train de faire des gâteries à un homme, fût-il mon père et son mari à la fois… Beurk, beurk, beurk !
Donc, une vieille, d’une certaine façon, pour moi aussi !
Et puis j'ouvre un vieil album et je m'arrête devant une vieille photo jaunie montrant une petite fille au regard grave tenant sa mère par la main. C’est elle, la petite vieille de nos souvenirs . Elle aurait donc passé son enfance à être une enfant ? Une enfant comme moi, soumise à la volonté d’une autre femme, sa mère ! Une enfant à qui l’on a crié "donne-moi la main avant de traverser" ? Ca ne lui ressemble pas, d’être ainsi dépendante d'une autre ! C’est elle qui a toujours décidé de tout à la maison, avec l'aisance de celle qui avait fait cela de toute éternité !
Qu’est-ce qu’il y avait comme pensées derrière ce regard grave de petite fille un peu triste? Des pensées d’enfant, alors que je l’ai toujours connu adulte et mère ? Des pensées effacées de toute mémoire aujourd’hui ! Plus personne sur cette terre pour s’en souvenir, plus aucune trace ! Aujourd’hui, elle n’a jamais été enfant !
Et puis une autre photo : une jeune fille rieuse, robe bouffante et cheveux soignés, prenant des poses de stars avec les autres demoiselles d’honneur au cours d’un banquet familial. Elle doit avoir 17 ou 18 ans, elle ne connaissait pas encore mon père. Je n’étais pas encore né ! Alors forcément, elle ne pensait pas à moi ! Elle n’avait pas des pensées de mère mais des rêves de jeune fille que nous ne saurons jamais.
On dit qu’elle a eu un fiancé avant de connaître mon père. Un fiancé sans plus. Elle a été amoureuse ? Bien sûr ! Pourquoi je me pose la question ? "Un fiancé", dans la bouche ricaneuse de ma grand-tante, ça veut dire qu’elle a fait une bêtise, qu’elle a couché avec un homme qui ne l’a pas épousé !
Elle a été amoureuse, la future petite vieille, elle a du le voir en cachette, elle a du penser à lui le soir dans son lit, elle a du se caresser et inonder sa culotte de son désir pour lui en fermant les yeux et en gémissant tout bas pour ne pas être entendue. Elle a peut-être fait le mur en pleine nuit pour le rejoindre. Elle s’est offerte à lui, sensuellement, passionnément !
Mais ça, si ça a existé, c’est la partie cachée de sa vie, la partie qu’elle n’a jamais racontée. Et le seul à avoir partagé cela avec elle est certainement mort aujourd’hui. Ou a oublié. Ce n’était peut-être pas important pour lui.
Aujourd’hui, elle n’a jamais eu de "fiancé", n’a jamais été amoureuse d’un autre, n’a jamais couché avant de connaître mon père. Cela n’a jamais eu lieu ! Et si cela a eu lieu, cela a été effacé de toute mémoire aujourd’hui !
Il reste l’histoire officielle, la rencontre avec mon père, leur histoire d’amour officiellement si sage qu’on pouvait même la raconter aux petits enfants, ma naissance, celle de mon frère, leur mariage et sa vie d’épouse et de mère. Qui est une partie de sa vie. Une partie importante mais une partie seulement.
Et puis après, son statut de mamie. Celui qui va durer le plus longtemps. Jusqu’à ce que, un jour, ceux qui l’ont connu mamie disparaissent à leur tour emportant dans l’oubli même cette partie de sa vie.


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