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L’horreur d’un pareil amour

Publié le par Carlus

Marguerite DURAS - L’horreur d’un pareil amour

On m’a dit: “votre enfant est mort”. C’était une heure après l’accouchement. La sœur supérieure est allée tirer les rideaux, le jour de mai est entré dans la chambre. J’avais aperçu l’enfant quand il était passé devant moi, tenu par l’infirmière. Je ne l’avais pas vu. Le lendemain, j’ai demandé: “Comment était-il?”
On m’a dit: “il est blond, un peu roux, il a de hauts sourcils comme vous, il vous ressemble”.
- “Il est encore là?”
- “Oui, il est là jusqu’à demain”.
- “Est-il froid?”
R. m’a répondu: “Je ne l’ai pas touché mais il doit l’être. Il est très pâle”. Puis il a hésité et il a dit: “Il est beau, ça doit être aussi à cause de la mort”.
J’ai demandé à le voir. R. m’a dit non. J’ai demandé à la mère supérieure, elle m’a dit non, que ce n’était pas la peine. On m’avait expliqué où il était, à gauche de la salle de travail. Je ne pouvais pas bouger. J’avais le cœur très fatigué, j’étais couchée sur le dos, je ne bougeais pas.
Un soir, sœur Marguerite était de garde. Je lui ai demandé: “Que va-t-on en faire?”
Elle m’a dit: “Je ne demande pas mieux que de rester auprès de vous mais il faut dormir, tout le monde dort”.
- “Vous êtes plus gentille que votre supérieure. Vous allez aller me chercher mon enfant. Vous me le laisserez un moment”.
Elle crie: “Vous n’y pensez pas sérieusement?”
- “Si. Je voudrais l’avoir près de moi une heure. Il est à moi”.
- “C’est impossible, il est mort, je ne peux pas vous donner votre enfant mort”.
- “Je voudrais le voir et le toucher. Dix minutes”.
- “Il n’y a rien à faire, je n’irai pas”.
- “Pourquoi?”.
- “Ça vous ferait pleurer, vous seriez malade, il vaut mieux ne pas les voir dans ce cas, j’ai l’habitude”.
C’est le lendemain, à force, qu'on m’a dit pour me faire taire: on les brûlait.
J’ai dit à R.: “Je ne veux plus de visites, rien que toi”. Allongée toujours sur le dos, face aux acacias. La peau de mon ventre me collait au dos tellement j’étais vide. L’enfant était sorti, nous n’étions plus ensemble. Il était mort d’une mort séparée... mort à part, mort à une vie que nous avions vécue neuf mois ensemble et qu’il venait de quitter séparément. Mon ventre était retombé lourdement sur lui-même, un chiffon usé, une loque, un drap mortuaire, une dalle, une porte, un néant que ce ventre. Il avait porté cet enfant, pourtant, et c’était dans la chaleur glaireuse et veloutée de sa chair que ce fruit marin avait poussé. Le jour l’avait tué. Il avait été frappé à mort par sa solitude dans l’espace. Les gens disaient: “Ce n’était pas si terrible, à la naissance il vaut mieux ça”.
Etait-ce terrible? Je le crois. Précisément, ça: cette coïncidence entre sa venue au monde et sa mort. Rien, il ne me restait rien. Ce vide était terrible. Je n’avais pas eu d’enfant même pendant une heure.
Obligée de tout imaginer (…).»

Marguerite DURAS - L’horreur d’un pareil amour, publié dans Sorcières, 1976

 

 

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De part et d'autre du miroir

Publié le par Carlus

(C'était il y a longtemps)


Depuis ma séparation (ça va faire, quoi ? neuf ans déjà ?) je suis entré dans un nouveau monde, dans une autre dimension spatio-temporelle, comme dirait ma fille férue de science-fiction. Je ne m'en suis pas rendu compte tout de suite. Peu de temps après la rupture, aux amis qui me demandaient quelle était la différence entre ma nouvelle vie et l'ancienne je répondais : "c'est la même vie, une épouse et des cachotteries en moins". Pas si simple ! Moi je n'ai peut-être pas changé (et encore, je n'en sais rien !) mais le monde autour de moi a changé ou plus exactement les gens qui peuplent mon univers ont changé. 

Je me promène depuis quelques années dans un monde souterrain peuplé d'âmes en peine. Un monde peuplé de personnages tristes le regard vide comme des ombres arpentant les pavés de l'enfer en proie au doute, au regret et à la douleur. Pourtant ce sont les mêmes personnes que dans l'autre vie. Mais là où l'ancienne m'affirmait " Moi, me marier ? Non merci , j'ai déjà donné ! pour rien au monde je ne renoncerai à ma liberté !" la nouvelle me confie " la solitude me pèse, Carlus ! je me sens devenir aigrie...." Là où l'ancien me disait en riant "vivement que ces morveux deviennent adultes que j'en sois débarrassé...!" le nouveau m'avoue " ils lui ont fait un cadeau pour la fête des pères...! tu te rends compte de ce que ça signifie? ils le considèrent comme un père...!" 
Eh oui, je suis passé de l'autre côté du miroir, là où on voit la face cachée des gens, leur misère affective, leur solitude, leur dépression. Je ne vous souhaite pas bienvenue dans ce monde. Il est triste. 

J'aimais bien l'ancien monde. Tout y était plus clair, plus carré, plus balisé. Quand on est marié-trois-enfants, quand on recrute ses amis parmi ses collègues de bureau, quand on a comme principaux soucis des soucis professionnels, la vie est plus simple ! On a des repères, des garde-fous. On sait ce qui est vrai : l'amitié, le goût de l'effort, l'envie de s'en sortir, On sait ce qui est mauvais : baisser les bras, céder au découragement, se plaindre sans cesse. Du bon côté du miroir, on est sympa : on dit un mot d'encouragement à celui qui a échoué à son concours et on passe rendre visite à l'ami malade du cancer pour lui donner l'assurance qu'il va s'en tirer. 

Dans la nouvelle dimension, les mots sont plus flous, les gens plus fragiles et les certitudes plus rares. Tout est  mouvant et subjectif. On passe volontiers du temps à écouter un ami malade ou une copine larguée. On aime bien passer le week-end à ne rien faire. Surtout quand la pluie et la grisaille vous donne ce vague-à-l'âme qui ressemble vaguement à du bonheur.  Dans cet univers caché, la compassion et l'affectif tiennent une place essentielle. On apprécie les confidences, les marques d'amitié, les silences, les pleurs...

J'aimais bien ma vie d'avant. Mais pour une raison que je ne saurais expliquer, je sais que je n'y retournerai pas. 

 

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Vœux œcuméniques

Publié le par Carlus

Bonne année à Poutine

Et bonne année aussi à tous ces jeunes russes et ukrainiens morts, torturés infirmes, tétraplégiques, aveugles, à toutes les ukrainiennes violées, défigurées, veuves parce qu'un stratège de génie a eu la vision fugace qu'il pouvait conquérir l'Ukraine, comme la Crimée, en 48 heures

Bonne année à Bachar

Et bonne année à tous les syriens et les syriennes tués, violés, torturés, emmurés, pendus, gazés, pour qu'il puisse enrichir sa famille et celle de sa femme.


Bonne année à Kim Jong-un

Et bonne année aussi à tous ces braves garçons qui vont mourir dans un pays et pour des gens dont ils n'avaient jamais entendu parler auparavant.

 

Bonne année à Monsieur Pelicot

Et bonne année aussi à sa femme, à ses enfants, à ses petits-enfants et arrière-petits-enfants qui vivront avec dans la tête l'image de cette horreur familiale pendant de nombreuses générations.


Et Bonne année à tous mes amis réels ou virtuels, à tous les braves gens qui, comme moi, n'ont envie que de vivre tranquilles, d'aimer, de s'amuser, de jouer avec leurs enfants et petits-enfants au ballon ou au Monopoly, d'aller au spectacle, ou au supermarché ou dans un bureau de vote déposer un bulletin dans l'urne, et qui n'ont des rêves que de tendresse,  de rires partagés et de sourires complices.


 

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