ange
Prière aux anges
Un petit poème peu connu de Baudelaire que j'aime beaucoup.
L'angoisse, les remords, la maladie, les rides... Ce ne serait par hasard de la vieillesse qu'il parle, là, le poète maudit ?
Réversibilité
Ange plein de gaieté, connaissez-vous l'angoisse,
La honte, les remords, les sanglots, les ennuis,
Et les vagues terreurs de ces affreuses nuits
Qui compriment le coeur comme un papier qu'on froisse?
Ange plein de gaieté, connaissez-vous l'angoisse ?
Ange plein de bonté, connaissez-vous la haine,
Les poings crispés dans l'ombre et les larmes de fiel,
Quand la Vengeance bat son infernal rappel,
Et de nos facultés se fait le capitaine?
Ange plein de bonté connaissez-vous la haine ?
Ange plein de santé, connaissez-vous les Fièvres,
Qui, le long des grands murs de l'hospice blafard,
Comme des exilés, s'en vont d'un pied traînard,
Cherchant le soleil rare et remuant les lèvres?
Ange plein de santé, connaissez-vous les Fièvres ?
Ange plein de beauté, connaissez-vous les rides,
Et la peur de vieillir, et ce hideux tourment
De lire la secrète horreur du dévouement
Dans des yeux où longtemps burent nos yeux avides!
Ange plein de beauté, connaissez-vous les rides?
Charles Baudelaire
Métamorphoses d'une mégère
2006
"As-tu pensé à descendre la poubelle ? !"
La femme qui me parle ainsi sur un ton sec et autoritaire, cher lecteur, est la femme de ma vie. Je ne vis avec elle que depuis un an mais elle a envahi ma vie et effacé mon passé. Une petite brune austère dont la sévérité des traits est à peine atténuée par de grands yeux candides.
Son caractère autoritaire et acariâtre et les nombreuses disputes qui occupent le plus clair du temps que nous passons ensemble auraient dû faire de ma vie un calvaire.
Mais il n’en est rien, mes amis. Cette femme est, en dépit de tout cela, l’amour de ma vie et je n’imagine pas une seconde pouvoir aimer une autre femme qu’elle. Car, voyez-vous, cher lecteur, cette femme, en apparence banale, a une particularité étonnante. Contrairement à toutes ces créatures étranges qui attendent la tombée de la nuit pour se transformer en créatures maléfiques, ma belle se métamorphose quand vient la nuit en un ange auréolée de lumière.
Le rituel est immuable : tous les soirs, après un bref passage dans la salle de bains, elle entre dans la chambre l’air grave, la tête penchée, affairée à enlever ses boucles d’oreilles. Puis elle les pose soigneusement dans un écrin de nacre, se place devant le miroir, défait son chignon austère et lâche ses longs cheveux noirs qu’elle brosse quelques secondes. Puis elle se tourne et avance vers moi.
Et c’est là, à ce moment précis, cher lecteur, que la première phase de la transmutation a lieu. La mégère acariâtre a disparu pour laisser place à un ange immaculé, virginal dans sa tunique blanche décorée de petites fleurs printanières, son abondante chevelure auréolée de lumière (est-ce le reflet de la lampe sur le miroir ? Je n'en sais rien et peu importe, cher lecteur incrédule). Son regard se remplit de douceur et ses gestes deviennent délicats et attentionnés. Et rien de ce qui faisait sa personnalité diurne ne subsiste. Il ne reste que la douceur de ses gestes, l’éclat de son regard et son sourire de madone.
Elle vient s’allonger contre moi quelques fois sans rien dire, d’autres fois en me susurrant des mots qui me troublent, des mots qui embrasent ma mémoire et chaque pore de ma peau. Et c’est là que survient la deuxième phase de la métamorphose, cher lecteur. L’ange immaculé et virginal devient une déesse de l'amour me faisant l’offrande sublime de sa sensualité.
" Mon bien-aimé parle et me dit : Lève-toi, mon amie, ma belle, et viens ! Mon bien-aimé est à moi, et je lui appartiens."
Une femme qui retrouve des attitudes ancestrales et des mots qui remontent à la nuit des temps.
"Je suis à mon bien-aimé et vers moi se porte son désir".
Des mots simples qui me transportent hors du temps et me projettent sur les remparts fortifiés de Jérusalem, dans les jardins suspendus de Babylone ou dans la tente dépouillée d’un conquérant mongol.
"Lève-toi, aquilon ! Souffle, vent d’autan ! Soufflez sur mon jardin, et que les parfums s’en exhalent ! Que mon bien-aimé entre dans son jardin et qu’il mange de ses fruits succulents !"
Des mots et des gestes qui dégagent tant de sensualité que l’univers tout entier ne suffirait pas à la contenir.
"Je me suis assise à l’ombre de mon bien-aimé et j’y ai pris plaisir et son fruit est doux à mon palais".
Des mots qu’elle murmure à mon oreille dans l’obscurité de la nuit qui se confondent avec les rêves immémoriaux de mes gènes.
Au petit matin, une fois retrouvées nos personnalités diurnes, je la regarde et je m’interroge… Ces mots que j’entends sont-ils bien ceux qu’elle prononce ou est-ce moi qui les imagine dans son regard et sur ses lèvres ?
Et dans nos petits matins blêmes, dans ce décor de formica, trivial et médiocre, juste avant la prochaine dispute, je m’approche d’elle et la prends dans mes bras. Je la regarde. Et elle lit dans mes yeux :
Toi qui apparais comme l’aurore,
Belle comme la lune, pure comme le soleil,
Mais terrible comme des troupes sous leurs bannières,
Tu m’as ravi le cœur, ma douce, ma bien-aimée.
Tu m’as ravi le cœur par ton regard.
Que de charme ont tes amours, ma femme, ma bien-aimée !
Ton odeur est plus douce que tous les parfums,
Plus exquis que tous les aromates !
Tes lèvres, ma bien-aimée, distillent le miel.
Et ton souffle a la fraîcheur des montagnes du Liban".
Ps : toutes les citations sont extraites du Cantique des cantiques de Salomon.
Marie pleine de grâce
Quand on demandait à Michel-Ange pourquoi dans La Piéta il avait représenté la Vierge Marie plus jeune que son fils Jésus allongé sur ses genoux, il avait cette explication:
"Ne sais-tu pas, me dit-il, que les femmes chastes se conservent beaucoup plus longtemps jeunes que celles qui ne le sont point ? Combien n’est-ce pas plus vrai pour une Vierge qui n’eut jamais le moindre désir lascif qui pût altérer son corps !…. "
Sachant cela, je voudrais donc à cette occasion remercier les quelques femmes qui, tout au long de ma vie, n’ont pas hésité à renoncer à la jeunesse éternelle et à altérer leurs corps pour m’offrir avec amour et tendresse leurs désirs lascifs.
Je voudrais leur dire ici que, plusieurs décennies après, je suis encore ému par l’ampleur du sacrifice qu’elles ont accepté de faire pour rendre ma vie plus belle et leur exprimer ma gratitude et ma reconnaissance éternelle.
La faiseuse d'anges
L'actualité américaine me renvoie au visage des bouffées de souvenirs pénibles.
Elle s'appelait Martine. Nous sortions ensemble en Terminale au lycée. Dix-sept ans tous les deux et nous étions déjà comme un couple. Toujours ensemble, ensemble pendant les cours, ensemble à réviser, ensemble à la cantine, ensemble hors du lycée.
La fille la plus romantique que j'ai connue. Son livre de chevet était un recueil de poèmes, écrit par un type qui s'appelait Paul Geraldy intitulé 'Toi et Moi". Les poèmes de ce type étaient...comment dire...? comme de la pâte de guimauve saupoudrée de sucre, nappée de caramel et recouverte de miel !
Plus d'un an de mamours, de tendresse et de bisous et le premier souvenir qui me vient d'elle est cette réplique banale : "alors là, ça m'étonnerait!". Les circonstances ? Elle avait un peu saigné pendant l'amour et on cherchait l'explication. "Tes règles? - Non, je les ai eues la semaine dernière ! Peut-être tes ongles à toi? - Non, regarde, ils sont taillés de près !" Elle paraissait soucieuse. Je fis une petite plaisanterie: "Si ça se trouve, c'est un reste de pucelage...". Et sa réponse, murmurée comme à elle-même, qui me glace le sang: "Alors là, ça m'étonnerait !"
Refus catégorique de sa part de m'en dire plus, évidemment. Je n'en ai pas dormi pendant des jours. Qu'est-ce que cela pouvait bien vouloir dire ? Qu'avait-elle subi comme atrocité pour dire une chose pareille sur un ton si triste ? un viol collectif ? Un inceste dans l'enfance ? Il fallait que je sache la vérité. Je la harcelai pendant des jours et des jours et finis par apprendre le fin mot de l'histoire.
C'était tout simplement l'horreur ordinaire des jeunes filles de notre époque : un avortement clandestin effectué par une "faiseuse d'anges" avec aiguilles à tricoter et curetage manuel. Voulez-vous des détails ? A 15 ans elle avait été mise enceinte par un ami de son père et ses parents l'avaient confiée au bon soin d'une dame connue pour régler ce genre de problème dans leur région natale. Les avorteuses de l'époque semblaient avoir toutes le même profil : celui de bonne chrétienne chargée d'aider les parents à éviter l'opprobre et la honte mais aussi de faire payer aux jeunes putains qui leur étaient amenées l'horrible péché qu'elles avaient commis.
Après avoir réglé le sort du foetus à l'aide des aiguilles à tricoter, il fallait nettoyer et enlever les restes. Elle le fit en introduisant à plusieurs reprises sans ménagement sa main tout entière dans le vagin pendant qu'elle accompagnait les gémissements de douleur de la jeune pécheresse d’incantations destinées à montrer sa réprobation envers sa conduite : "ah ben oui ! Il fallait y penser avant, ma fille...! Ah ben oui, c'est ben le moment de regretter, tiens...! Ah ben oui, quand on fait sa putain, il faut en payer le prix, ma fille..."
Voilà pourquoi elle n'était plus vierge dans sa tête. Voilà pourquoi elle pleurait en me le racontant.
Et voilà pourquoi, accessoirement, je suis pour le droit des femmes à disposer librement de leur corps. C'est pour que, confrontées au drame qu'est toujours un avortement, elles n'aient pas, en plus, à subir la souffrance, la haine et la honte.



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