Nostalgie : Le fils de pute
Dans l’île tropicale de mon enfance, il n’y avait de la prostitution que sur le port. Une prostitution sordide et occasionnelle destinée aux marins en transit. Ca a bien changé depuis. Aujourd’hui des organisations mafieuses venues de Haïti ou de la République dominicaine alignent dans les rues sombres de la capitale des dizaines de prostituées parlant espagnol ou créole haïtien. Mais à l’époque (très lointaine) de mon enfance, il n’avait pas de prostitution visible dans le centre-ville. Au pire, des "putains" (insulte que les femmes, surtout, s’échangeaient entre elles). Mais pas de prostituée professionnelle.
Mais un regard m'a rappelé qu'il y a en avait une. Une seule. Ca m’est revenu récemment en croisant le regard d’un petit garçon avec sa mère. Il y avait une prostituée dans la ville. Une seule. Tout le monde "savait" qu’elle l’était. Et de fait, elle en avait l'apparence : une mulâtresse au parler vulgaire, la quarantaine fatiguée, les yeux cernés, mal maquillée. Tout le monde "savait" qu’elle se prostituait, mais personne ne la couvrait d'opprobre. Car disait-on, elle faisait cela pour élever dignement son enfant, un jeune garçon de mon âge. Et de fait, son fils, qu’elle tenait toujours par la main quand elle allait en ville faire son marché quotidien, était toujours propre, bien coiffé et bien vêtu : pas de vêtement sale ni rapiécé, ni trop grand ni trop petit.
Quand, pendant les vacances scolaires, debout dans l’entrée de la boutique de mes parents, je les voyais passer, mon regard croisait le sien et je ressentais une sorte de sympathie réciproque entre nous. On se ressemblait : look de garçon sage, blanc de peau (ce qui, dans une société post-coloniale, signifiait à priori, niveau social au dessus de la moyenne) cheveux noirs bien coiffés avec une raie sur le côté, short court, chaussettes avec les chaussures.
Je ne lui ai jamais parlé, mais je ne l'ai pas oublié et j’ai souvent pensé à lui au cours de ma vie.
Je me suis souvent demandé ce que pouvait bien être la vie d’un garçon dont la mère est, au vu et au su de tous et dans une petite ville où tout le monde se connait, une prostituée ? Pas moyen de se fâcher avec des camarades d’école sans se voir immédiatement lancer au visage l’insulte "fils de pute" avec ricanement annexe " Ah tiens mais au fait, c’est vrai que tu en es un, hahaha !!". Pas question d’être le petit ami affiché d’une jeune fille de bonne (et même de moins bonne) famille. Avait-il eu une adolescence tourmentée par l’idée obsessionnelle que son père n’avait été qu’un marin client de passage de sa mère. Ou, peut-être encore, une jeunesse troublée par un amour fusionnel pour cette mère aimante et possessive qui ne lui lâchait jamais la main ?
Longtemps, en pensant à lui, me revenait la phrase de Poil de carotte "tout le monde n’a pas la chance d’être orphelin".
Aujourd’hui, les débats autour de la PMA m’ont convaincu qu’un enfant n’a besoin que de l’amour d’une mère pour s'épanouir.
Oui, mais... même d'une mère prostituée ? même d'une mère méprisée par une société qui a comme modèle de mère une Sainte Vierge immaculée et asexuée ? Peut-être, j’en sais rien.
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